Clic
- Harvey, je ressemble à rien, s'est plainte Roxy.
Ce dernier s'est contenté de l'ignorer, la mitraillant à nouveau. Louie a sourit. Il était cinq heures du matin chez Dwayne et les fenêtres ouvertes laissaient passer l'air frais, envahissant l'appartement du parfum de la Ville. Louie et moi étions fraîchement rentrés du Bigwilt's Smalls avec Lux et je me sentais requinqué pour dix ans. La musique y était excellente, brillante, ne ressemblait à rien de ce que j'avais entendu auparavant. Fréquenter des quartiers noirs me faisait réaliser à quel point la mixité était absente. Je ne me rendais pas compte du peu de personnes noires que je connaissais, de la rareté d'en croiser, avant de rencontrer Lux. Alors que je craignais un rejet de la part des clients du club, je m'étais retrouvé au milieu d'une foule mixte -Louie et moi n'étions pas les seuls blancs de l'assemblée, à ma grande surprise- et folle, qui se laissait aller à des pas de danse et des notes que n'avait jamais vu ni entendu de ma vie. Les chanteurs et les musiciens semblaient pousser plus loin que ceux que je connaissais. Là où les autres s'arrêtaient, ils ne choisissaient pas l'option la plus sage, la plus sécurisante, mais au contraire, aller chercher au delà, prolongeaient la note et prenaient des risques qui payaient toujours.
Harvey s'est tourné vers nous pour nous mitrailler à notre tour. Dwayne m'a fait signe, accoudé au bout de la pièce, cigarette au bec. Arrivé à son niveau, j'ai cherché son regard mais ses lunettes de soleil m'empêchaient de le distinguer.
- Tu les as ?
- Oh, euh... oui, bien sûre.
J'avais l'impression d'être une sorte de trafiquant à force de ces échanges. J'ai plongé la main dans mon manteau pour en sortir quatorze enveloppes bien ficelées.
- Il y en a une pour chaque jour.
Dwayne a levé le visage vers moi, statique.
- Tu devrais te ménager, Allen.
J'ai dégluti devant les verres noires. On aurait dit que deux grands yeux dépourvus d'iris me fixaient.
- Deux ou trois auraient suffi.
Il s'est finalement détourné de moi, repartant avec les lettres. J'ai poussé un soupir. Louie riait avec Roxy et ses amies au bout de la pièce. Quatorze lettres. Quatorze jours sans elle.
☆☆☆
Ma mère était évidemment plus que ravie de me revoir. De mon côté, je ne m'étais pas rendu compte à quel point notre vie me manquait avant de revenir. Après huit heures de bus, un somme sous les gradins d'un stade obscure et quelques heures supplémentaires de marche, j'ai atteint le vieux porche de la maison avec délectation. Ça ne me dérangeait cependant pas de vagabonder et marcher, visage au vent. J'aimais cette sensation d'effort et d'épuisement, comme un vieux cowboy dans son périple. Le repos n'en était que plus délicieux.
Le plancher grinçait sous mes pieds de manière réconfortante et les bras de ma mère n'avait pas perdu leur parfum ni leur douceur. Sans surprise, elle me nourrissait pour deux, me gavant de tout ce qu'elle pouvait trouver. Une seule ombre subsistait réellement et elle se trouvait au cœur de toutes nos conversations. Je me surprenais à devenir amer et silencieux lorsqu'elle me posait des questions sur ma vie à New York. Quels endroits fréquentais-je ? Quel groupe ? Et surtout : comment avançaient mes projets ?
Mais comment lui décrire le chaos dans lequel je vivais ? Comment lui dire que tout ce que j'écrivais était des lettres d'amour impostrices et des chansons pour quelqu'un d'autre ? Je n'avais presque rien écrit d'autre : pas de nouvelles, pas de poèmes, pas de roman. Et pour couronner le tout, je ne fréquentais aucun cercle artistique concret, je ne connaissais aucun éditeur ni agent. Je redoutais une question en particulier, que je refusais de me poser : je ne voulais pas déterminer si oui ou non j'étais satisfait et heureux de ma nouvelle vie. Lorsque je pensais à New York, je pensais à Louie. Mais Louie n'était pas un rêve, un projet. C'était une fille. Et il existe bien des choses plus sacrées qu'une fille.
Les rues, quant à elles, étaient restées les mêmes. L'église avait conservé son écho, les voisins me saluaient comme auparavant. Désormais, j'avais néanmoins droit à de nombreux "Je ne comprend pas. On a tout ce qu'il faut ici ! Pourquoi partir aussi loin ?" Je me contentais de hausser les épaules, rassuré dans ma décision. J'éprouvais de la sympathie pour ces gens, mais je savais qu'ils n'étaient pas mes pairs.
Ma chambre de jeune garçon me semblait vide. Ordonnée, sans aucun livre ni disque par terre. Seul mon sac de toile chéri faisait tâche dans ce tableau morne. Usé, à l'effigie de la poste du village, il contenait des tas d'enveloppes de toutes les couleurs. Des lettres perdues, jamais lues. Il y a en avait des quantités dans le bureau de poste où je travaillais. On les stockait dans des cartons avant des les emmener à la benne. C'est moi qui en était chargé, mais je les accumulais dans ma minuscule chambre d'adolescent, sous le regard impuissant de ma mère. Je passais des heures à trier les lettres et ne gardais que mes préférées. Il y en avait pour tout les goûts : des lettres d'insultes aux faire-part de naissance. Des avis de décès, des courriers officiels, des lettres d'amour et d'amitié... J'en avais lu tant et tant que j'avais parfois l'impression de connaître l'humanité tout entière. Désormais, il m'apparaissait ridicule de porter un jugement immédiat et superficiel sur quelqu'un. J'avais lu les secrets de soldats du Vietnam, des secrets de famille, des secrets d'enfant. L'une d'entre elle, qui m'avait ému aux larmes, était celle d'une jeune fille écrivant à sa meilleure amie qu'elle s'en allait se faire avorter. Il y en avait de très dures, très difficiles. Des gens qui pensaient à mourir, des gens malades, des gens en deuil... Et d'autres beaucoup plus légères; il en fallait bien.
Ma préférée était celle d'un petit garçon à son père, séparés par un voyage d'affaire.
Toutes ces missives, ces empreintes de vie m'ont poussé en-dehors de la maison, la veille de mon départ. Le portillon derrière le potager, qui me semblait autrefois si lourd, me paraissait désormais fragile entre mes mains. Le petit chemin que nous empreintions souvent était devenu broussailleux, et je me suis efforcé de le deviner sous les herbe folles et les ronces. J'ai fini par rejoindre une petite rue du village, ou plutôt une route. L'air était vif, mais pas froid et le ciel était d'un bleu infini. Un silence cérémonieux accompagnait le bruit de mes pas et de mon souffle. C'était une belle journée, dans son genre. Le portail était évidemment ouvert -il n'était jamais clôt. Je l'ai franchi comme les années précédentes, tranquillement, sans me presser. J'ai dépassé les tombes que je connaissais bien. De gauche à droite : Ginevra McMillan, James Fisher, Walter Kennedy, Clarence Smith, Helen Robinson, Elmer Thomas, William Fisher, Margaret Moore, Mary Ward et Ronald Rose. Si mon frère avait vécu plus longtemps, il aurait sûrement pû me voler la vedette avec un nom pareil.
- Salut Ron.
Je me suis rendu compte que j'avais oublié de cueillir des fleurs, comme un idiot. J'avais connu Ron plus ou moins aussi longtemps que mon père. Deux ou trois ans tout au plus, je ne m'en rappelle plus très bien. Il était devenu une sorte de super héros, une idole vague et distante. Un enfant mort, c'est tragique et romanesque, parfait. Personne ne dirait d'un enfant qu'il est allé en Enfer. Je l'imaginais grandir en même temps que moi, lui parlais parfois, comme à un ami imaginaire. Comme ça avait le don de rendre ma mère folle de chagrin, j'ai bien vite arrêté, sans trop comprendre ce qui pouvait la mettre dans cet état. J'étais trop jeune, je n'avais pas intégré sa disparition. Mon petit esprit était simple : je le considérais toujours près de moi, juste invisible.
Je me suis assis auprès de la pierre sans un mot. J'ai pensé à lui, à ce qu'il ferait s'il était encore là. Il serait sûrement resté auprès de maman. Une vague de culpabilité a déferlé sur moi. J'avais parfois le sentiment que le mauvais fils était parti. Évidemment, c'est une pensée ignoble et stupide. Mais l'idéalisation de ce frère que je n'avais plus ou moins jamais eu était un miroir parfait de tout ce que j'aurais pû être mais n'avais jamais été. Des oiseaux ont pépié quelque part, brisant le silence. Mes épaules se sont détendues. "Joyeux anniversaire, Louie", ai-je pensé.
VOUS LISEZ
les enfants de minuit
General Fictionc'était la décennie de la révolution sexuelle, des petites culottes et de bob dylan. 1968 semblait l'année propice aux fugues des adolescents vers la Grande Ville. le chelsea hotel était encore envahi de poètes et de stars du rock n'roll qui payaien...
