Louie ne lâchait plus mes mains. Lorsqu'elle était excitée ou malheureuse, lorsqu'elle riait ou prenait peur, elle attrapait mes mains et je couvait les siennes comme un trésor. C'était le premier contact physique concret que j'avais avec une fille, une fille que j'aimais beaucoup qui plus est. Rien ne m'a jamais paru aussi intime avec quique ce soit que ce geste. Il me bouleversait tellement que je n'entendais plus rien de ce qu'elle me disait pendant quelques secondes, le temps de calmer la chamade de mon cœur.
Le lendemain soir de mon retour, lorsque je l'ai rejoint dans l'arrière-boutique du magasin de disques, elle m'a prit les mains.
- J'ai ramené un roulé à la canelle du café, ai-je chuchoté.
Nous étions assis sur deux cartons instables, à l'étroit entre les étagères. Derrière la porte, le collègue de Louie conseillait un client.
- Merci.
Elle m'a servi un petit sourire mais le coin de ses yeux s'est affaissé.
- Comment c'était la fête ?
- Comme toutes les autres. Roxy a oublié d'aller chercher le gâteau à la pâtisserie.
Cette fois-ci, elle a souri plus franchement.
- Tu n'as pas soufflé tes bougies ?
- Non.
J'ai fouillé dans ma poche à la recherche de ma boîte d'allumettes. Tout le monde fumait autour de moi, me réclamant du feu. Si bien que je me baladais désormais avec des allumettes pleins les poches, provoquant souvent l'hilarité du groupe. "Pétition pour qu'Allen se dégote un briquet" était devenu leur blague préférée.
J'ai gratté une allumette avant de la planter dans le roulé.
- Souffle, vite, ai-je intimé.
Louie a tenté de couvrir son rire discrètement -le client n'était toujours pas parti- avant d'obéir.
- Joyeux anniversaire, ai-je chuchoté.
- Merci, Allen.
Nous nous sommes sourit et l'allumette s'est éteinte, nous plongeant dans l'obscurité.
☆☆☆
- C'est le patron là-bas.
Lux a désigné un jeune homme dans un coin du club.
- Steve Paul, a-t-elle précisé.
- C'est lui que tu dois interroger ?
- Lui, les invités et surtout les groupes si j'y parviens.
Le Scene était situé à Manhattan, loin de l'East Village que je fréquentais. Il s'agissait d'une autre foule, d'une autre atmosphère. Nous avions réussi à y pénétrer grâce à Lux, malgré ma dubitativité. Il s'agissait de son dernier papier pour son ancien job, mais cet entretien lui fournirait également du matériel pour son prochain magazine. Roxy n'était pas là, heureusement, et Louie était déjà partie avec Dwayne je-ne-sais-où.
- Ça va commencer.
Sur scène, un groupe s'installait nonchalamment et une rangée de jolies filles se bousculaient déjà au premier rang.
- C'est les Strangers, m'a expliqué Lux. Je pense que ça va te plaire.
Intrigué, je les observais aller et venir. Le chanteur, torse nu sous une sorte de toile d'araignée scintillante, s'est emparé du micro et a laissé échapper un souffle rauque qui a rendu folles les filles du premier rang. Son apparition m'a fait un choc. Je me rappelle encore de la silhouette, de la chaleur étouffante de la salle et de l'odeur de cigarettes. Il portait un pantalon si moulant qu'on pouvait deviner la forme de son sexe et se tortillait d'une telle manière qu'on aurait dit qu'il faisait l'amour au micro. Ses yeux n'étaient que deux fentes, comme ceux d'un chat endormi. C'est exactement l'impression qu'il m'a laissé : félin mais désabusé, loin d'un lion ou d'un tigre. Le groupe utilisait des instruments que je ne me rappelais jamais avoir entendu dans la musique des dernières décennies et les paroles étaient brillantes, même si elles me procuraient parfois un frisson proche de l'effroi. Leur parolier était formidable, et à cet instant, j'aurais tout donné pour avoir une discussion avec lui. Mon vœu a été exaucé grâce à Lux.
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les enfants de minuit
General Fictionc'était la décennie de la révolution sexuelle, des petites culottes et de bob dylan. 1968 semblait l'année propice aux fugues des adolescents vers la Grande Ville. le chelsea hotel était encore envahi de poètes et de stars du rock n'roll qui payaien...
