29/06/2028

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Le soleil transperce la canopée illuminant de ses rayons éparses une obscurité parcourue de troncs d'arbres recouverts d'une mousse au vert fabuleux, vestiges d'un monde organique ayant traversé les temps. Ersatz d'une tapisserie contemporaine aux ombres inversées. Que vais-je devenir maintenant ? Je n'ai plus ni femme, ni bien, ni travail et pas de terre. Pour moi toutes les guerres sont évitables mais il suffit d'un adepte des doctrines évolutionnistes pour rompre tout les équilibres. Pour lui l'existence est un combat continuel où règne la loi du plus fort, nécessaire à la vie. Mon dégoût enfle en même temps que mon appréhension. Je commence à m'habituer à vivre à l'extérieur, toujours aux aguets. L'endroit est calme. La forme torturée d'une souche m'invite à m'asseoir, à profiter d'un moment de quiétude. Je me place sous un rai de lumière, les yeux mi clos, baigné dans le soleil. La faim me tiraille. Je pioche dans mes provisions. Deux barres de céréales ne seront pas de trop. Je ne me suis pas encore donné la permission de faire du feu. Peut-être ce soir à la cabane, une soupe d'orties avec un œuf dur. Seul les oiseaux rythment le silence. Le jour commence à tomber, un voile d'ombre s'étend lentement entraînant à sa suite le cortège de nos peurs irraisonnées. Au loin je distingue une forme étrange, comme suspendue dans l'air, fantomatique. Je m'approche. C'est un homme. Ses yeux sont exorbités, cernés par la couleur si particulière du sang mort, la gorge et la bouche aussi. Un pendu. Je me precipite pour couper la corde. Le corps s'affale au sol comme une vulgaire carcasse d'animal dépecé. L'odeur est nauséabonde, prégnante. Un mélange de mort et de pisse. Résonance moléculaire d'un grand tout. La seule pensée réconfortante qui me vient à l'esprit est une formule de l'Obscur Heraclite d'Ephèse " panta rhei " (tout s'écoule). Malheureusement je ne pourrais pas l'enterrer. Maintenant l'espace est rempli de silence. Il grouille d'atomes et d'électrons libres. Je rentre à la cabane.

Soudain une lumière fragmente l'obscurité. Un flamboiement de jaunes et de rouges éclaire les ténèbres. Au milieu d'un pétillement d'étincelles la flamme grandit chatoyante, hypnotique. Le bois craque, siffle au delà du dome de chaleur jusque dans la froidure de la nuit. Je m'accroupis au bord du brasier et je souris en pensant à un passage de l'Enfer extrait de la Divine Comédie de Dante " Puis une louve qui dans sa maigreur, semblait chargée de toutes les envies, me mit au cœur un tel accablement, par la terreur qui sortait de sa vue, que je perdis l'espoir de la hauteur. Et tel celui qui gagne et y prend goût, quand vient pour lui le temps où il faut perdre, pleure et forme toujours des pensées tristes, tel me rendit la bête sans merci qui m'assaillait, me repoussant très lente dans les régions où le soleil se tait. "
Déjà l'embrasement s'amenuise. Après avoir calé dans le foyer, sur deux pierres, ma gamelle remplie d'eau et d'orties, je m'allonge sur la terre nue et chaude à quelques centimètres des braises incandescentes. Les ombres disparaissent dissoutes avalées par la pénombre. Je regarde les étoiles. Je reconnais la Grande Ours. L'eau verdâtre boue. Je l'ai puisé dans un petit gabot tout proche. Je plonge deux œufs dans le liquide frémissant. Combien font cinq minutes à la lueur des astres cosmiques ?
À part les fermiers de l'autre jour je n'ai croisé personne. Peut-être n'y a-t-il plus que quelques hommes et femmes bannis par la civilisation, oubliés depuis longtemps, derniers détenteurs de la littérature universelle des onomatopées. Grognements et gesticulations.
Une créature est ici. Je ressents sa présence. J'entends très nettement le bruit d'une respiration saccadée. Toute son attention est tendue vers moi. Les ténèbres sont ses alliés et ils me cernent. La bête m'épie de son regard acéré. Sa langue d'un rose sanguin pend sur ses babines noires, luisantes, recourbées sur sa mâchoire d'une blancheur irréelle aux crocs aiguisés coupants comme du diamant.
C'est l'effet que peut produire sur l'imagination de quelqu'un peu habitué à vivre à la campagne ce magnifique oiseau à la face de lune communément appelé Dame des Granges, Dame Blanche ou chouette effraie. Elle vient me tenir compagnie de temps en temps. Il doit rester des ruines que je n'ai pas encore découvert quelque part aux alentours.
Je retire la gamelle du feu et je jette une nouvelle brassée de bois pour le plaisir de voir les longues flammes lècher cavalièrement les cieux et plus prosaïquement pour faire fuir les moustiques.
Au loin l'orage tonne. De gros nuages d'un noir cassis s'entrechoquent en palpitant derrière une campagne immobile sous l'effet troboscopique du déluge. Puis tout s'éteint et revient à la nuit.

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