Lorsque l’odeur subtile du fumé du repas chatouille mes narines, j’ose enfin sortir de ma chambre. Depuis que mon beau-frère est rentré et a passé une heure entière enfermé aux toilettes, je me suis réfugiée dans ma chambre. Dans d’autres circonstances, j’en aurais certainement ri, mais là je suis plutôt en colère.
J’essaie pourtant de me défaire de cet air renfrogné une fois à table. Ma sœur se tient le ventre en grimaçant et l’espace d’un court instant, je me demande si elle aussi n’aurait pas pu boire dans la tasse de JB.
Lorsque ce dernier se lève brusquement de la table pour la rejoindre, elle lui sourit avec tendresse :
— Juste des brûlures d’estomac, le rassure-t-elle.
Son excès de prévenance que je trouve légèrement ridicule, ne m’arrache pourtant aucune remarque. Après tout, il ne sait pas qu’il est la victime collatérale d’un règlement de compte. Il serait aisé de croire qu’il se pense malade.
Alors que je m’assieds face à la place de Ducon encore vide, je consulte mes mails rapidement. À part quelques pubs aucun nouveau courrier de grand intérêt n’attire mon attention.
— Ah, Alexandre, tu tombes bien, tu n’es pas malade ? Tout va bien ?
— Je suis en parfaite santé, merci de t’en inquiéter, sourit-il à l’adresse de son frère.
— Je te demande, car je ne sais pas ce que j’ai depuis ce matin, mais je me trouve patraque. Je suis content de savoir que personne d’autre n’est touché, achève-t-il un sourcil levé en ma direction.
Je pince les lèvres dans une moue négative.
— Bien, je n’aurais sans doute pas dû manger ces donuts au bureau… se lamente-t-il.
Après un vif regard en direction de celui qui me fait face, je replonge mes yeux dans le bol de soupe particulièrement alléchant que vient de me servir ma sœur.
— Auxanne, je tenais à te féliciter, la déco est vraiment… romps ma sœur sans trouver ses mots pour finir la fin de sa phrase.
— Différente, termine son chéri pour elle.
Bien sûr, intérieurement, je sais que les mots adéquats sont : à chier, mais je ne me formalise pas sur ce mensonge de politesse.
Le reste du repas se passe plutôt sereinement, mon beau-frère s’éclipsant le premier. Après un débarrassage expresse, Loreileï me propose de la rejoindre sous la véranda pour une tisane. J’accepte uniquement, car je culpabilise un peu d’avoir par mégarde empoisonné son homme.
— Viens t’asseoir, m’invite-t-elle en tapotant le long fauteuil moelleux blanc.
Sans rechigner, je prends place me tenant quand même légèrement à distance comme si notre proximité pourrait me brûler si je me rapproche d’un peu trop près.
— Ça fait longtemps que nous ne nous sommes pas retrouvées ainsi toutes les deux. Tu te souviens lorsque nous entrions par effraction dans le bureau de papa et que nous jouions aux apprentis cheffes d’entreprise.
— Je me souviens de ses invectives à mon égard, ça oui, lancé-je amèrement.
— C’est vrai qu’il n’a jamais été tendre avec toi, murmure-t-elle avec douceur.
— Il paraît que chaque famille possède sa mauvaise graine, à croire que même les plus aisés ne sont pas épargnés.
— Je déteste quand tu parles comme ça, cela me ramène à l’époque…
— Celle où je suis partie de la maison, cette même époque où papa m’a demandé de choisir entre vous et lui, et que c’est lui que j’ai choisi. Merci Loreileï, surtout, ne t’arrête pas de me faire payer mes erreurs !
— Enfin non, Auxi, Auxanne, se reprend elle. Jamais, je ne ferais une chose pareille, tu sais que je suis de ton côté, tu es ma sœur, quels que soient tes choix et tes décisions, ce n’est pas à moi de les juger. Tu m’entends, insiste-t-elle me faisant face à présent.
Tu es la personne la plus inspirante et forte que je connaisse, la plus souriante, celle avec le plus grand cœur… j’aimerais juste retrouver ma sœur.Une larme se glisse sur sa joue, ses yeux se baissent en direction du sol et sa main se porte une fois encore, comme lors du repas à son estomac.
— Je te demande pardon si je t’ai blessé, ce n’était pas mon intention. Je n’ai jamais pu voir la beauté dans les choses simple comme toi, mais cette pièce c’est ma préférée et tu sais pourquoi Auxanne ? Parce que je sens ici toute la beauté de tes toiles. Lorsqu’il m’arrive d’aller moins bien, c’est ici que je me réfugie, c’est ici que j’ai l’impression de retrouver une part de ma sœur.
Un sourire triste se peint sur ses lèvres avant de s’évanouir.
— Je ne supporterais pas qu’il t’ait prot cette partie de toi… ne le laisse pas détruite ça, murmure-t-elle avant de se retirer.
Je me perds dans la clarté de la lune pleine qui illumine les quelques flocons que le ciel laisse s’échapper. Avec délicatesse, ils caressent le sol déjà cotonneux, épaississant encore ce tapis qui, il y a quelques mois encore m’aurait donné envie de m’y plonger.
Un raclement de gorge sèche m’arrache à ma contemplation.
— J’espère que, lorsque tu auras fini ta crise existentielle, tu viendrais implorer mon pardon ! Tu n’as même pas idée des conséquences qu’aurait pu causer ton geste.
— Oh ça va le mélodramatique, tu ne vas pas me faire une crise parce que tu aurais pu saloper ton calbute préféré, grincé-ce.
Après un souffle rauque, Ducon s’approche, me toisant de toute sa hauteur.
— Ton petit jeu puéril aurait pu me coûter la vie petite sotte ! Je suis né avec une malformation et administrer un médicament à l’insu d’une personne est extrêmement grave ! Les conséquences auraient pu être désastreuses, crache-t-il à présent.
Un plomb s’abat sur mon estomac. Une sueur froide me transperce encore de part en part même lorsque sa silhouette a complètement disparu.
Dans ma quête rageuse vengeresse, aurais-je perdu l’esprit au point d’aller mettre la vie d’une personne en danger ? Je n’avais jamais envisagé une seule seconde que j’aurais pu causer un tel mal. Dans mes pensées les plus obscures, il aurait tout au plus tué son caleçon… il ne m’est pas un seul instant effleuré que mon geste pouvait être dangereux. D’après ce que j’ai vu dans les films ou lu dans les livres, cette petite blague de mauvais goût n’a jamais tué personne.Je suis consternée, effarée parce ce que j’aurais sans le vouloir pu faire. L’estomac noué, je m’accable sur ma bêtise, regrettant amèrement cette stupide idée.
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Joyeuse Cocue
RomanceNoël, ah, Noël, la plus grande fête de l'année, celle que Auxane attend en trépignant d'impatience et pour laquelle elle s'attèle aux premiers préparatifs dès le mois de juillet. Sauf que ce Noël n'aura rien de commun avec tous les autres, les chant...