Le lendemain matin, après une nuit à me fustiger pour ma bêtise, j’attends le calme absolu avant de descendre. Je ne suis pas fière de la conversation avec ma sœur, si, sur le coup mon humeur amère m’a laissé insensible à ses confidences, cette nuit ses paroles ont fait écho. Ça et bien évidemment la réprimande de Ducon à qui j’aurais pu par mégarde causer bien du tort.
La tristesse s’est invitée à ma colère et, après des semaines passées vide de toute inspiration, j’ai repris mon fusain. Assise près de la fenêtre, le regard perdu dans cette immensité enneigé, mon crayon s’est mis à glisser délicatement sur ma feuille cartonnée. Là, dehors, tout était paisible, figé dans un calme enveloppant. Par delà ce paysage que la nuit étoilée magnifiait, j’ai laissé mes larmes couler aux rythmes de mes gestes langoureux. Telles des caresses pleines de grâce, mes doigts épaississaient par endroit le gras de mon crayon pour donner vie aux formes représentées sur le papier. C’est comme si une part de mon âme reprenait vie tout à coup, un instant de répit dans le tumulte chaotique de mes sentiments.
Après m’être enveloppé de mon plus gros pull, je descends à pas feutré les escaliers. Là, assis près du foyer de l’âtre, Alexandre Sander est absorbé par sa tablette. Son stylet court sur son écran et accapare totalement son attention, si bien qu’il ne perçoit pas ma présence. Profitant de cet instant d’inattention, je me faufile jusque dans la cuisine. Une tasse fumante entre les mains, j’espère regagner ma chambre dans la même discrétion lorsque je me heurte presque au corps raide d’Alexandre.
— Désolée, marmonné-je fixant mes pieds.
Ces excuses ne sont pas pour ma maladresse, mais concernent mon geste stupide qui aurait pu avoir de graves conséquences.
Lorsque j’ose un regard en sa direction, il me semble percevoir ce qui s’apparente à un léger rictus. Ma culpabilité se fait aussitôt chasser par la colère et je force le passage prenant soin de lui envoyer un coup d’épaule.
Évidemment, Ducon doit être un pro de la salle de sport, car j’ai l’impression de m’être heurté à un mur de brique.
Encore plus agacée, je regagne ma chambre. Un œil rapide en direction de mon esquisse qui git toujours sur le bureau.Après de longues minutes assise sur le bord du lit, je décide qu’il est temps d’agir en adulte. Je ne vais pas rester coincée ici au prétexte que Ducon me tape sur les nerfs. Et puis, je commence à avoir faim, mon estomac n’a de cesse de me rappeler qu’il est désespérément vide.
Après une douche rapide, je dévale cette fois les escaliers à grand bruit.
Mais a ma plus grande surprise, ce n’est pas le même Sander que je trouve assis près du feu.
Mon beau-frère, le regard perdu dans les flammes ne cille pas à mon arrivée.— J-B tout va bien, osé-je emprise aux doutes que le laxatif lui aurait causé bien plus de dégâts que prévu.
— Oh Auxanne, bonjour, oui, oui, tout va pour le mieux, ment-il.
Son regard est empli de doute, peut-être même de peur, je ne sais pas ce qui tracasse mon beau-frère, mais, pour que j’arrive à le percevoir alors que le monde qui m’entoure m’est totalement indifférent et étranger c’est que cela doit être important.
J’avance un pas en direction de la cuisine, mais me ravise et prends place près de lui.
— Tu es sûr ?
Il laisse échapper un infime tremblement de ses lèvres avant de reprendre contenance et de réitérer son mensonge :
— Absolument. Alors comment se passe ton séjour, nous n’avons pas eu l’occasion de beaucoup nous voir ces derniers jours.
— Pour le mieux, mens-je à mon tour.
D’ailleurs, poursuis-je, je tiens à te présenter mes excuses. Je ne suis pas une invitée très agréable…— Ah, nous avons tous nos coups de moue, me sourit-il compatissant.
— Oui, enfin, cela n’excuse pas mon comportement. Je suis vraiment désolée, je suis un peu dépassée en ce moment.
— Tu n’as pas à te justifier, tu fais partie de la famille Auxi.
Pour la première fois, le surnom dont m’affuble habituellement ma sœur ne me gêne pas. Au contraire, une pointe de tristesse fugace me transperce le cœur.
— Je n’ai pas été très gentille envers ma sœur.
Les yeux de mon beau-frère s’illuminent comme chaque fois que quelqu’un évoque ma sœur.
— Tu auras tout le temps de te rattraper, me rassure-t-il. Devant tant de gentillesse, ma culpabilité se fait encore bien plus grande.
— Je dois t’avouer quelque chose et crois moi je n’en suis absolument pas fière.
Ses paupières se plissent, attendant de recueillir ma confidence qui me fait rosir le teint.
— C’est de ma faute si tu ne t’es pas senti bien. J’ai mis un laxatif dans le café de ton frère, mais les tasses ont dû se mélanger, je, t’en prie, pardonne-moi, je suis affreusement honteuse.
Son rire éclate, emplissant la pièce de chaleur qui me déconcerte. Devant mon incrédulité, moi qui m’attendais à un sermon, il s’éclaircit la gorge :
— Oh, Auxanne, il aurait été tellement tordant qu’Alex ait bu ce café…
— Oui, enfin, j’ai quand même pris un risque inconsidéré, les conséquences auraient pu être désastreuses, je ne sais pas de quel mal à souffert ou souffre encore ton frère, mais d’après lui l’interaction avec le laxatif…
— Qu’il souffre de quoi ? me coupe-t-il.
— Eh, bien tu sais, sa malformation, bredouillé-je.
— C’est lui qui t’a dit ça ?
— Oui, il a compris ce que j’avais fait et est venu à raison me crier dessus.
— Alors, ne le prends pas mal, mais je pense qu’à son tour, il se joue de toi. Auxanne, la seule malformation avec laquelle mon frère est né est la syndactylie.
— Quoi ?
— Oui, tu m’as bien entendu, mon frère est né avec les pieds palmés c’est tout. De nous deux, il est celui qui a la meilleure santé. À côté de lui on aurait pu penser que j’avais une santé fragile. Il n’est que très rarement malade et la seule intervention qu’il ait eu à subir concerne seulement ses pieds.
Une boule de nerfs se forme au creux de mon estomac. Toute cette culpabilité que j’ai pu ressentir n’était rien ! Alexandre Sander est un bel enfoiré qui se fout ouvertement de moi.
— Écoute, je sais que mon frère peut être agaçant, mais crois-moi, au fond, c’est quelqu’un de bien. J’espère que tu auras l’occasion de voir son vrai visage. En attendant, par pitié, si tu comptes te venger, promet-moi de ne rien mettre dans les boissons ou la nourriture, il ne faudrait surtout pas que…
— Plus jamais rien de ce genre, je t’en fais la promesse, l’interromps-je l’esquisse de ma vengeance en tête.
— Bien, je vais aller voir comment va ta sœur, me gratifie-t-il d’un sourire. Et tu sais, Alexandre peut paraître un peu arrogant, voire même austère, mais je peux te permettre qu’il n’est vraiment rien de ça. Je pense que la vie et surtout son travail lui ont terni le regard qu’il porte sur les gens et le monde en général.
— Ne t’en fais pas pour ça, souris-je à mon tour, lorsque j’en aurai fini avec Alexandre Sander, je suis sûre que son petit air suffisant aura disparu de son si parfait visage.
Une fois encore, mon beau-frère s’égosille de bon cœur. Me laissant seule près du feu, ruminant avec amertume ma prochaine riposte.
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Joyeuse Cocue
RomanceNoël, ah, Noël, la plus grande fête de l'année, celle que Auxane attend en trépignant d'impatience et pour laquelle elle s'attèle aux premiers préparatifs dès le mois de juillet. Sauf que ce Noël n'aura rien de commun avec tous les autres, les chant...