Sitôt le dîner terminé, je file à nouveau dans ma chambre en laissant mes parents désemparés mais confortablement installés au salon. Je sais que ce soir encore, je vais être leur principal sujet de conversation... mais comment leur faire comprendre que ces interminables soirées de parfaite petite famille heureuse ne m'aident pas, ne m'aideront jamais... enfin, comment le pourraient-elles alors qu'elles me rappellent invariablement qu'Ever et sa famille n'en partageront plus jamais... à cause de moi.
Après une douche rapide et un brossage de dents expédié, j'enfile à la va-vite les premiers vêtements trouvés dans le tiroir de ma commode et me glisse frileusement sous ma couette. Cette fois-ci, il me faut plusieurs minutes pour me détendre et rejoindre enfin la salle de littérature de l'Exel Academy – salle que j'ai choisie aujourd'hui comme repère spatial, et qui est totalement déserte, ainsi que je l'avais prévu. Je lévite au-dessus de la fameuse place réservée – LA place interdite. Assise en position du lotus, j'appelle mentalement Sebastian, puis à haute voix, comme un mantra, et de plus en plus fort durant quelques minutes. Mon esprit se raccroche aux échos qui résonnent dans la pièce vide.
Soudain, une épaisse brume argentée envahit mon champ visuel et m'enveloppe d'une chaleur rassurante, m'entraînant dans son sillage. Une odeur fraîche de fleurs coupées et de myrtilles m'inonde les narines, et je quitte le lycée le sourire aux lèvres, survolant la ville. Je tente d'apercevoir quelque chose, mais le brouillard parfumé forme un écran presque solide autour de moi, me masquant le paysage. Je ferme les yeux et le laisse me propulser vers l'inconnu, vers Sebastian... à toute vitesse.
J'atterris un peu brusquement mais sur mes pieds. Encore frémissante, j'ouvre les yeux et découvre un salon faiblement éclairé par des jeux de lumière diffus, dont les grandes baies vitrées offrent un superbe panorama sur une ville illuminée...
Boston, Miami, Paris ?
Merde ! Je comprends soudain qu'il est un peu tard pour m'interroger sur la distance que je suis capable de parcourir en si peu de temps. Je suis stupéfaite de retrouver ici le même parfum que celui de mon nuage – cette douce odeur fruitée et fleurie.
Le lieu me plaît immédiatement...
Pas pour les tableaux abstraits accrochés aux murs. Ni pour les sculptures futuristes, ou l'immense table basse en bois très sombre sur laquelle trône un vase de daphnés délicats – la fameuse odeur diffuse de fleurs coupées... Ni même pour les dizaines de clichés éparpillés sur l'épaisse moquette mouchetée et sur lesquels apparaissent les frimousses réjouies de deux enfants qui grandissent...
Pourtant, il faut bien reconnaître qu'entre une sinistre bâtisse de style victorien et ce clair appartement design, il n'y a pas photo. Et cette odeur de myrtilles... D'où peut donc provenir un parfum aussi enivrant ?
Je suis toutefois beaucoup moins enthousiasmée par le molosse qui se dresse soudain devant l'immense canapé de cuir crème qui meuble le salon et s'élance pour m'accueillir... Un boxer énorme, à la robe fauve. Il s'arrête brusquement et cligne des yeux, les braquant sur moi – ou du moins dans ma direction. Je me fige instantanément et observe l'animal. Quand il s'approche à nouveau, je me demande si, dans mon état, une morsure serait douloureuse – réellement douloureuse...
— Oh mais oui ! Tu es un brave toutou, murmuré-je soulagée, quand il s'allonge finalement à mes pieds.
Rassurée, j'examine les lieux plus en détail et sursaute en découvrant non loin de moi un couple à peu près de l'âge de mes parents, qui suit les infos de la chaîne NBC, accompagné d'une ado filiforme assise sur un énorme pouf.
Je me camoufle prestement derrière un paravent asiatique. Je sais bien que personne ne peut me voir – je ne suis qu'un fantôme, totalement invisible bien qu'un peu trop curieuse, mais les réflexes sont tenaces... Me répétant silencieusement ces paroles, je finis par sortir de mon refuge en me traitant d'idiote. Je déambule autour d'eux – ou plus précisément, je flotte quelques centimètres au-dessus du sol – tout en gardant un œil vigilant sur le chien qui trotte à mes côtés en remuant joyeusement la queue.
Si les humains ne me perçoivent pas, il semblerait donc que les animaux, eux, le puissent. Toutefois, celui-ci ne manifeste aucun signe d'agressivité envers moi. Étrangement, il a même l'air de m'apprécier.
Je reporte mon attention sur les autres habitants des lieux. Blottis l'un contre l'autre dans le sofa bien trop grand pour eux, l'homme et la femme forment un couple harmonieux, qui aurait pu être le symbole de la Jet-set bostonienne, sans les traces d'une souffrance indicible qui marquent de façon unanime leurs visages fatigués. Elle a de merveilleux yeux d'un vert presque translucide, rougis d'avoir versé trop de larmes. Après quelques instants à fixer le vide devant elle, elle les baisse sur les mains soigneusement manucurées qu'elle tord sans même les voir ; lui caresse tendrement ses longs cheveux bruns, et suit d'un regard absent les présentateurs à l'écran, indifférent aux horreurs du monde qu'ils énoncent sans émotion.
La jeune adolescente assise à leurs côtés se lève soudain de son siège. Elle a elle aussi le visage marqué. Renfermée sur sa propre souffrance, elle les embrasse sans un mot et se dirige en soupirant vers le couloir qui s'ouvre à notre droite.
— Cheyenne, souffle-t-elle d'une voix brisée en tournant vers le boxer le même regard d'eau pâle que la femme figée sur le sofa. Viens ma belle, on va dormir...
Je décide de la suivre, incapable de supporter plus longtemps l'atmosphère terrible de cette pièce pourtant sublime. Le voyeurisme n'est guère dans mes habitudes, et le spectacle d'une telle douleur n'est pas sans me projeter vers des images trop souvent imaginées... celles de la famille d'Ever, après l'accident...
Je suis donc la jeune adolescente, qui s'engage d'un pas traînant dans un immense couloir, sans même prendre la peine d'en allumer les lumières. Le prénom qui m'obsède depuis deux jours monte de lui-même jusqu'à mes lèvres, et je chantonne malgré moi :
— Sebastian, Sebastian...
Seule la chienne lève la tête au son de ma voix. Après un léger coup de langue sur la main de l'adolescente, elle fait demi-tour et revient se poster près de moi.
Qui n'a jamais rêvé d'être une petite souris et d'observer ou d'entendre en totale impunité ? Les rares fois où j'ai fait irruption chez des inconnus, je suis restée trop peu de temps pour mesurer les nombreuses possibilités que m'offre mon don.
Chassant la lourde chape que la vision de ce couple a fait peser sur mes épaules, je prends subitement conscience des opportunités fantastiques que tout cela représente... Waouh !
Mais il est temps de me concentrer sur l'objet de ma venue... Je hausse un peu le ton et poursuis ma quête en fredonnant.
— Sebastian, Sebastian...
***
Sebastian :
C'est quoi encore cette histoire ? Qui m'appelle ? Cette voix ne me dit rien... C'est sans doute encore une copine de Kelly, mais pourquoi est-elle en train de chantonner mon prénom ? Personne ne l'a avertie ? Faut-il vraiment qu'elle soit stupide pour agir ainsi auprès de ma famille ? Cette fille n'a aucune compassion ou quoi ?!
Mon petit bouchon a vraiment de drôles d'amies... Il faudra que je lui en touche deux mots. Enfin... dès que je pourrai.
En attendant, trouvons cette intruse... et Cheyenne ! Elle saura la faire taire, si je le lui demande !
***
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Voyage Interdit
ParanormalStella est une lycéenne fraîchement débarquée de Miami après l'accident de voiture qui a coûté la vie à sa meilleure amie, Ever. Après un séjour en hôpital psychiatrique, elle tente de passer inaperçue en intégrant l'Exel Academy de Boston. Elle n'a...
