Chapitre 4

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Domaine des Fleurville, 25 novembre 1862

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Camille observait, derrière ses rousses mèches folles, la scène, tout en se disant qu'on pouvait en apprendre beaucoup des gens rien que par le biais de leurs regards. En cet instant, toute la maisonnée était réunie dans le grand salon pour fêter l'arrivée de Paul. La pièce, meublée entièrement dans les tons brun et orange, respirait la chaleur que Mme de Fleurville avait toujours mis un point d'honneur à faire ressentir au sein de son logis. Sa mère était l'une de ces personnes qui pensaient, très naïvement, que la douceur et la gentillesse pouvaient tout guérir. Camille, bien plus rationnelle, était loin de partager ces idées. Elle aimait se baser sur des faits réels afin de construire son opinion. En l'occurrence, les regards étaient des preuves solides et tangibles qui reflétaient à merveille les sentiments humains.

À cet instant précis, simplement en observant ses amis et sa famille, elle pouvait par exemple dire que Paul et Sophie auraient des choses à se dire très bientôt - ils se lançaient de petits regards furtifs et des sourires en coin dès que Mme de Fleurville avait les yeux tournés. Camille pouvait également affirmer que Marguerite était triste. Pas d'une tristesse d'enfant passagère, mais d'une tristesse réelle et profonde. Un tel mal-être habitait ses yeux, que Camille dut se retenir pour ne pas se lever et serrer ses petites mains dans les siennes immédiatement. Madeleine, quant à elle, avait l'air charmée par Paul, mais à la fois craintive, comme si elle avait peur que cette affection puisse l'entraîner hors du chemin - si étroit et si périlleux - qu'elle croyait être celui qui était juste.

Sa sœur pensa, avec un ricanement qu'elle camoufla en une quinte de toux lorsque des regards désapprobateurs se posèrent sur elle, que ça ne ferait pas de mal à Madeleine de se décoincer sérieusement. Et si le joli minois de Paul pouvait l'aider, grand bien lui fasse. 

Songeant tout à coup que le fait qu'elle ne suive pas la conversation depuis un bon moment allait commencer à être suspect, la jeune femme tenta tant bien que mal de s'immiscer dans le dialogue.

- L'Amérique est vraiment différente d'ici. C'est ... je ne saurais comment réellement l'expliquer, c'est plus chatoyant mais à la fois plus austère par moments. Enfin, je suis bien heureux d'être revenu à ce pays qui m'est définitivement cher. J'aurais beau voyager à l'autre bout du monde, je me sens ici à la maison plus que n'importe où.

Ce disant, le jeune homme lança une œillade suggestive à Sophie qui, d'une geste nerveux, remit l'une de ses mèches de cheveux bruns derrière sa petite oreille blanche. Contrastant avec cette attitude timide cependant, la jeune femme répondit au regard de son ami par un autre qui était encore plus pénétrant, encore plus indécent. Camille ne put réprimer un second ricanement sarcastique lorsqu'elle s'aperçut que sa mère, bien trop charmée par les paroles de Paul à propos du fait qu'il se sente à la maison chez les Fleurville, n'avait rien suivi de l'échange de regards entre les deux jeunes gens - au contraire de toutes les autres âmes présentes dans la pièce.

D'une voix qui se voulait blanche et naïve, Camille rétorqua à Paul :

- Il est vrai que tu sembles vraiment - elle accentua franchement le mot vraiment - aimer la maison. Il faut dire qu'elle a des atouts non négligeables. La chaleur, une magnifique vue...

Toutes les personnes assez malignes pour lire les sous-titres dans les paroles de l'adolescente s'empourprèrent dans un joyeux concert de toussotements gênés. Seule Sophie, amusée, releva légèrement son menton en pointe fièrement, l'air de dire qu'elle avait gagné la partie.

- Mes enfants, annonça Mme de Fleurville d'une voix rendue guillerette par la coupe de champagne qu'elle venait de boire, il est temps de passer à la salle à manger si vous le voulez bien.

Le Jeu De SophieOù les histoires vivent. Découvrez maintenant