Chapitre 5

123 2 0
                                    

Domaine des Fleurville, 29 novembre 1862

***

Sophie ne parvenait pas à trouver le sommeil. Elle avait beau se tourner et se retourner dans ses draps, il lui semblait qu'elle avait à la fois chaud et froid. Des bouffées de chaleur envahissaient son corps tout entier, pourtant il suffisait qu'elle esquisse ne serait-ce qu'un mouvement pour se dégager des épaisses couvertures sous lesquelles elle se trouvait pour qu'un froid mordant la paralyse. Sa tête était emplie de mille pensées. Les visages de Paul et de Jacob, sublimés par l'excitation qu'elle ressentait et le sommeil proche, défilaient devant ses paupières closes, sans qu'elle ne sache sur lequel des deux elle préférait se focaliser.

Bien sûr, elle avait laissé Jacob seul, lui expliquant qu'elle préférait se consacrer toute entière à l'arrivée de son ami d'enfance, mais désormais il lui manquait. Ses mains autour d'elle, surtout. Ses larges mains calleuses et basanées par de longues heures de travail sous un soleil brûlant, qui avaient toujours si bien su se mouvoir le long de ses hanches, de ses jambes, de son ventre. Sentant les bouffées de chaleur la reprendre, Sophie lâcha un soupir de frustration. La solitude de sa grande chambre l'écrasait et la soulageait à la fois, sans qu'elle ne puisse se l'expliquer.

Paul aussi hantait ses pensées. Son regard ombragé par elle ne savait quelles lointaines aventures sur des terres inconnues, son visage devenu plus dur et plus taciturne, sa mâchoire plus carrée. Tout en lui respirait un mystère qu'elle ne parvenait pas à s'expliquer, puisqu'elle l'avait toujours connu. Il semblait cacher de lourds secrets derrière ses regards incendiaires qui la déshabillaient en une fraction de seconde. Elle se prit à imaginer ses mains, à lui, se balader sur sa peau. Sa peau qu'il avait réussie à enflammer à l'aide de seulement deux minuscules baisers bien placés. Sa peau qui avait, il y a quelques jours de cela, frissonné sous les assauts de son souffle et de ses délicieuses lèvres. Elles étaient bien plus fines que celles de Jacob, plus délicates, comme ses mains : presque féminines. Il avait ce côté presque androgyne qui le différenciait radicalement du jardinier, si viril par tous les aspects.

Tout en eux s'opposait, et pourtant Sophie ne pouvait s'empêcher de les trouver aussi séduisants l'un que l'autre. Curieusement. Ils étaient comme le froid et la chaleur qui l'habitaient en ce moment. Un rien pouvait la faire passer de l'un à l'autre, et aussitôt qu'elle avait chaud, la fraîcheur lui manquait, et vice versa. Éternelle insatisfaite.

***

Jacob abattait sans relâches sa lourde hache sur de petits tronçons de bois qu'il alignait les uns après les autres sur le tronc préalablement coupé d'un arbre. Malgré le froid glacial qui régnait dehors en cette heure matinale - le soleil venait à peine de se lever - sa peau était ruisselante de sueur. Sans faire cas de la douleur qui peu à peu s'infiltrait dans chacun de ses muscles, le jeune homme poursuivait sa besogne d'un rythme soutenu, sans faiblir. Il avait appris à faire abstraction de la douleur depuis un long moment. Après tout, c'était son travail, avoir mal et serrer les dents, il n'était qu'un chien destiné à obéir servilement à ses maîtres. Cela, Sophie le lui avait bien rappelé.  Bien sûr, que s'était-il imaginé ? Qu'elle allait renoncer à son rang, celui d'une jeune fille de bonne société, estimée de tous, pour subir la même vie que lui ?

Étouffant un grognement, Jacob abattit sa hache une fois de plus, avant de ramasser un nouveau tronçon pour le placer à l'endroit exact où se tenait le précédent. Il mettait toute sa hargne, tout son dégoût de vivre dans ses coups, frappait le bois comme s'il eût été Paul, avec ses mains délicates, ses cheveux disciplinés et ses chemises de soie. Cet homme était tout son inverse, et voir l'éclat qui s'était allumé dans les yeux de Sophie lorsqu'elle les avait posés sur lui, l'avait mis hors de lui. Quoi ? Maintenant elle aimait ceux qui étaient délicats, qui se contentaient de lui faire le baise main puis de la laisser, insatisfaite ? Lui l'avait toujours comblée de toutes les manières dont il avait jamais été capable. Avec ses mots, ses doigts, sa langue, ses bras, son souffle. Et voilà qu'elle lui tournait le dos pour un petit bourgeois qui enjolivait ses grands récits d'aventure pour la mettre dans son lit !

Le Jeu De SophieOù les histoires vivent. Découvrez maintenant