Domaine des Fleurville, 23 novembre 1862
***
Sophie sentit la caresse du soleil sur ses chevilles nues avant même d'ouvrir les yeux. Une main chaude était posée sur son ventre et dessinait des cercles lents et amples sur sa peau pâle. Inspirant profondément, la jeune femme tenta d'ouvrir ses paupières, mais elle était si bien dans son cocon de chaleur qu'elle décida de prolonger le moment de quelques minutes. Sa respiration se fit calme et elle sombra peu à peu dans un demi sommeil, lorsque tout à coup, trois coups brefs et incisifs furent frappés à sa porte.
- Sophie ! lança la voix joyeuse de Madeleine de l'autre côté de la lourde porte en chêne de sa chambre. Nous allons nous promener avec Marguerite et Camille, voulez-vous venir ?
Se redressant tout à coup, la concernée jeta un regard paniqué à Jacob, qui se trouvait paisiblement dans son lit alors qu'il se serait fait tuer à coup sûr si on l'y avait trouvé. Elle lui jeta un regard affolé, auquel le jeune homme répondit par un haussement d'épaule nonchalant. Vraiment, elle le haïssait par moments. De sa voix grave qu'elle voulait fatiguée et faible, Sophie répondit lentement :
- Merci Madeleine, mais je me sens un peu fatiguée aujourd'hui, je vais plutôt rester couchée encore un peu.
Madeleine partit en pestant, et laissa Sophie et son amant saufs. Ce dernier s'étira nonchalamment et posa un regard appréciateur sur le corps de la jeune fille qui, dans son étonnement de voir son amie frapper à sa porte de si bon matin, n'avait pas pensé à se couvrir pour se dérober au regard de Jacob. Elle remonta précipitamment le draps crème jusqu'à ses épaules, sous le regard ironique du jeune homme. Certes, il avait vu tout ce qu'il y avait à voir, mais ce n'était pas une raison pour se laisser aller ainsi. Sophie avait toujours été une de ces personnes un peu prudes, et ce n'était pas près de changer, au plus grand dam des hommes qui se retrouvaient dans son lit. Enfin. Les hommes était un bien grand mot, étant donné qu'il n'y en avait en réalité eu que deux. De plus, jamais Sophie n'avait encore sauté le pas, de peur de tomber enceinte et de se faire sévèrement réprimander par Madame de Fleurville qui, même si elle croyait veiller au grain, ignorait tout des aventures des jeunes filles de cette maison. À cette pensée, Sophie ricana et sortit d'un pas félin du lit, en emmenant le draps avec elle, comme une longue traîne.
- Tu ferais une magnifique mariée... déclara songeusement Jacob de sa voix grave et éraillée.
- Ne sois pas ridicule, Jacob, le reprit sèchement son amante, tu sais bien qu'on ne se mariera jamais, nous avons déjà eu cette conversation un million de fois.
En prononçant ces mots, la jeune femme enfila sa nuisette parme et leva les yeux au ciel, exaspérée par l'attitude de Jacob.
- Mais enfin Sophie...
- Écoute... le coupa-t-elle en se tournant vivement vers lui, les cheveux hirsutes et les traits tirés par la courte nuit qu'elle venait de passer. Je sais bien ce que tu veux. Tu rêves d'une famille heureuse avec beaucoup d'enfants, et d'une femme jolie et obéissante. Tu rêves de fonder un foyer en sécurité, une petite bulle, mais tu sais que je ne peux pas te l'offrir. Nous sommes d'une condition bien trop différente, et tout ce que je pourrais te donner, si je le voulais, c'est une vie de perpétuelle fuite. Est-ce ce que tu désires ?
Elle lui lança un regard perçant, de ceux qui font trembler jusqu'aux tréfonds de votre âme et, voyant qu'elle n'obtenait en réponse qu'une œillade penaude, elle pousuivit :
- En plus, il s'en est fallu de peu qu'on nous découvre ce matin, et si ce que... ce que l'on fait se savait dans la maison, Madame de Fleurville te mettrait à la porte en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.
Elle s'approcha d'une démarche souple, faisant rouler ses hanches rondes et appétissantes sous le tissus de coton de sa nuisette, jusqu'à arriver tout près du visage agacé - et tenté - de Jacob.
- Et ce n'est pas ce que tu veux, elle l'embrassa, d'un baiser aussi léger qu'une plume. Et ce n'est pas ce que je veux non plus.
Sophie déposa un second baiser sur les lèvres charnues du jeune homme qui, cette fois, la maintint tout près de lui dans une étreinte ferme. Doucement, il glissa sa langue dans la bouche de la jeune fille et imprima un rythme lent et affreusement sensuel à leur baiser. Il caressa les moindres recoins de sa bouche jusqu'à la faire gémir. Là, seulement, il s'écarta et lui offrit un regard charmeur.
- Tu dis cela, mais je sais que tu me veux, et le jour où tu n'en pourras plus, tu viendras me supplier de t'épouser. Et alors, peut-être que j'accepterai, ajouta-t-il d'un air arrogant.
Secouant ses cheveux bruns, Sophie se détacha de son emprise et lui jeta un regard ironique.
- Allez, dehors maintenant, si quelqu'un te trouve ici nous sommes fichus.
Sans même prendre la peine de se rhabiller, Jacob quitta la pièce par la porte de service qui s'y trouvait, en jetant un dernier regard brûlant à l'objet de son désir. Un jour, elle lui appartiendrait.
***
Paul regardait d'un air songeur le paysage défiler devant ses yeux, à mesure que la voiture avançait. Les chevaux commençaient à peiner après cette longue nuit de route, et même lui commençait à sentir ses paupières lourdes de sommeil se fermer sans qu'il ne le leur commande de le faire. Une seule chose, cependant, le maintenait encore éveillé.
De quoi avait-elle l'air désormais ? Il l'imaginait tantôt petite, tantôt immense, tantôt sublime tantôt un peu laide, tantôt avec les cheveux lui tombant jusqu'aux hanches, subtilement ondulés, tantôt frôlant à peine sa nuque et plus lisses qu'une feuille de parchemin. Il tentait de superposer le visage d'enfant dont il se souvenait tant bien que mal avec un corps de jeune fille élancé ou bien un peu rond. L'exercice mental se révélait quelque peu difficile étant donné que la dernière fois qu'il avait eu la chance de poser les yeux sur Sophie, celle-ci devait être âgée d'à peine neuf ans.
Le jeune homme sentit ses paupières s'affaisser encore une fois, et se flagella mentalement. Il ne devait pas dormir. Il voulait passer chaque seconde qui la séparait d'elle à l'imaginer, pour ne pas être trop surpris de la beauté qu'il était certain qu'elle détiendrait lorsqu'il la verrait enfin. Il espérait en tout cas qu'elle aurait gardé son sourire, car ç'avait toujours été la chose la plus charmante chez elle. Enfin, ça, et son côté effronté qu'elle avait sûrement perdu en grandissant. Dommage. Il aimait bien quand ils se roulaient dans l'herbe après avoir volé quelques sucreries aux cuisines tous les deux.
Ses paupières se firent un peu plus lourdes, et il n'y tint soudain plus. Le sommeil l'emporta instantanément, et sur ses fines lèvres fleurirent un sourire empli de promesses. Bientôt, elle lui appartiendrait, comme avant.
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Le Jeu De Sophie
RomanceSophie et Paul se sont aimés comme des enfants, puis Paul est parti. Sophie et Jacob se sont aimés comme des adolescents, et puis un jour tout s'est fini. Aujourd'hui Paul revient, et Sophie devra choisir qui elle pourra aimer, cette fois comme une...