Domaine des Laroche, 4 décembre 1862
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Lorsqu'elle sortit de la voiture, Camille inspira une longue goulée d'air. Elle haïssait cet intérieur capitonné, elle avait l'impression d'y étouffer, et aussitôt qu'elle y mettait les pieds, la première chose à laquelle elle pensait, c'était à quel point elle désirait en sortir. Après tout, elle avait toujours eu une aversion prononcée pour les espaces clos ; lorsqu'elle se trouvait dans une petite pièce fermée, elle avait instantanément l'impression de manquer d'air. Ce n'était pas étonnant, Camille était un oiseau, elle ne supportait aucune barrière. Elle sourit à cette pensée, tandis qu'autour d'elle Sophie, Paul, Marguerite et Madeleine lissaient leurs vêtements froissés par le voyage d'une main experte. Pour sa part, elle se contenta de jeter un regard amusé aux nombreux plis qui déformaient la robe qu'elle avait daignée enfiler après de longues supplications de la part de sa sœur.
Elle détestait les robes. Elle détestait être une femme, en réalité. Pas parce qu'elle avait des problèmes avec son corps, mais plutôt parce que les autres semblaient en avoir un. Elle se sentait prisonnière de ces hanches développées, de ces seins qui pesaient sur sa poitrine, de ces petits doigts fins, de ces cheveux qu'elle devait impérativement porter longs. À quoi bon ? Elle ne désirait rien de tout cela ; elle voulait courir et découvrir le monde, voyager en Amérique, apprendre de nouvelles cultures, l'art, rencontrer des tas et des tas de gens. Mais elle n'en avait pas le droit. Pourquoi ? Parce qu'elle était une femme, et que son destin était de trouver un beau jeune homme qu'elle supporterait assez pour pouvoir l'épouser et lui faire des enfants. Ensuite, elle resterait à la maison à s'occuper des bébés qu'elle aurait pondus, comme une vulgaire poule, ferait en sorte que son mari soit heureux, et elle ferait les mêmes choses insignifiantes et stupides durant le reste de sa vie. Voilà pourquoi elle n'aimait pas être une femme.
En emboitant le pas à ses amis et à sa sœur, Camille souffla longuement entre ses dents d'un air agacé, tandis que Madeleine lui lançait un regard réprobateur. Elle savait par avance qu'elle n'aimerait pas cette soirée. Elles étaient toujours d'un ennui mortel : il fallait parler de la pluie et du beau temps avec des courtisanes qui se prenaient pour des princesses aussitôt qu'elles parvenaient à parler à un homme important durant quelques minutes. Il fallait se tenir correctement, ne pas trop manger, danser – quelle horreur – en prenant bien soin de ne pas transpirer pour ne pas souiller sa robe.
Elle ne fit même pas attention à la décoration surchargée de fioritures, de lumières et de dorures en tous genres. Ces choses ne l'intéressaient pas, elles n'étaient que de la pacotille. On les fit entrer tous les cinq dans une vaste salle de réception dans laquelle une bonne centaine de personne était déjà présente. La foule, grouillante, fourmillante, bruyante, lui donna instantanément envie de fuir. Mais elle ne le fit pas. Elle ne le faisait jamais.
Alors, pour passer le temps, elle s'éloigna subrepticement du reste du groupe et commença à détailler chaque personne qu'elle croisait, lançant quelques salutations à contre cœur lorsqu'elle y était forcée. Partout c'était le même refrain : des femmes, la poitrine enserrée dans des corsets qui devaient les faire souffrir jusqu'à l'étouffement, de longues robes de mousseline et de taffetas plus brillantes et imposantes les unes que les autres, des hommes aux cheveux parfaitement gominés, aux moustaches parfaitement lisses – comme leur conversation.
C'est alors qu'elle vit au loin une silhouette pas comme les autres. Une silhouette menue, élancée, recouverte d'un kimono d'un rouge criard, sur lequel de minuscules fleurs avaient élu domicile. La personne – qu'elle supposa être un femme – était dos à elle, une flûte de champagne à la main, en grande conversation avec un homme tout de noir vêtu. Mais une chose et une seule retenait en réalité le regard de Camille qui, subjuguée, ne pouvait détourner son attention. Des cheveux, bruns et frisés, caressaient joliment une nuque blanche et entièrement découverte. Nulle trace de chignon ou de tresses compliquées sur la tête de cette femme : des cheveux courts, aussi courts que ceux d'un homme. De magnifiques cheveux. Courts.
Prudemment, comme une biche s'approche du chasseur – magnifique chasseur – Camille fit quelques pas en direction de l'inconnue. Celle-ci la remarqua et congédia alors l'homme d'un simple signe de la main, avec une autorité naturelle impressionnante. La jeune fille en oubliait presque de respirer. Cette femme était incroyable.
_ Vous aimez le rouge ? demanda-t-elle d'un air goguenard.
Sa voix était grave, comme si elle avait fumé des milliers de cigarettes. Cela lui plut instantanément.
_ Eh bien... bafouilla Camille, qui ne savait quoi dire.
La prenant au dépourvu, l'inconnue éclata d'un rire franc et fort. Pas le genre de rire qu'on s'attend à entendre dans ce genre de réceptions mondaines.
_ Je m'appelle Solange, déclara-t-elle en lui tendant une main enserrée dans un gant blanc et fin.
_ Camille, répondit simplement l'adolescente, toujours subjuguée.
La poignée de main fut ferme, presque virile, et la jeune fille sentit ses yeux la picoter sans vraiment savoir pourquoi.
_ Alors, Camille, commença Solange sans se départir de son sourire, que venez-vous faire ici ? Si je puis me permettre, vous semblez perdue au milieu de cette foule bondée.
_ À dire vrai, répondit la concernée d'une petite voix, je m'ennuie beaucoup.
Solange éclata une nouvelle fois de rire.
_ Je vais vous faire une confidence, Camille. Moi aussi je m'ennuie terriblement. Vous voyez cet homme là-bas – elle pointa du doigt le monsieur vêtu de noir qu'elle avait congédié quelques minutes plus tôt, alors que Camille hochait la tête – eh bien il a passé près de vingt minutes à me relater ses exploits de chasse. J'ai eu droit à la description du regard apeuré du sanglier, et à celle du bruit de la balle qui a troué sa chair.
Camille, éclatante de rousseur sous les lumières qui inondaient la pièce, se permit un léger sourire. Effectivement, cela semblait tout à fait passionnant.
_ Le pire dans tout cela est sûrement que je ne mange pas de viande parce que je me refuse à tuer de pauvres bêtes sans défense, ajouta Solange avec un sourire complice.
La jeune fille gloussa.
_ Les hommes et leur volonté de tuer pour montrer qui est le plus fort ... se désola la brunette d'un air faussement tragique.
_ N'êtes-vous pas mariée cependant ? demanda subitement Camille, avant de plaquer rapidement sa main sur sa bouche. Ce genre de questions personnelles était généralement à proscrire lorsque l'on connaissait si peu son interlocutrice.
Solange, loin d'être gênée par la question cependant, se contenta de répondre, le plus naturellement du monde :
_ J'ai eu beaucoup d'amants, mais pas un seul mari. Cela peut paraître étrange, n'est-ce pas ? Je veux dire, quelle femme de vingt-quatre ans n'est pas mariée ? Mais, puisque nous en sommes aux confidences, ajouta-t-elle en s'approchant un peu plus de Camille, je déteste faire les choses dans les règles.
Cette fois-ci, la jeune fille sourit franchement. Cette femme allait lui plaire.
_ J'adore vos cheveux, murmura-t-elle d'une petite voix sans être sûre de si son interlocutrice l'avait entendue ou non.
_ Eh bien, c'est le résultat de ma brève passade dans un bateau pirate qui sillonne l'Atlantique de temps à autres. Le capitaine n'acceptait que les hommes, mais je ne suis pas femme à écouter ce qu'on m'ordonne de faire, voyez-vous, glissa-t-elle avec un rictus mutin.
Et tandis que la foule bondée fourmillait, grouillait, toujours aussi bruyante, Camille ne distingua plus qu'un éclair chatoyant dans la masse. « Vous aimez le rouge ? ». Elle avait la subite sensation qu'elle l'aimerait plus que raison.
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Le Jeu De Sophie
RomanceSophie et Paul se sont aimés comme des enfants, puis Paul est parti. Sophie et Jacob se sont aimés comme des adolescents, et puis un jour tout s'est fini. Aujourd'hui Paul revient, et Sophie devra choisir qui elle pourra aimer, cette fois comme une...