Chapitre 8 "meurs"

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Je ne dormais quasiment plus.

Il y a quelques jours, pour la première fois depuis des semaines, j'étais sortie. Je pensais que cela allait me faire du bien de respirer un air frais, un air nouveau.

Ce fut une énorme erreur.

Pour la première fois, j'avais pu visiter la capitale. Pendant toute mon enfance on me parlait d'elle comme le diamant parmi des pierres, comme la merveille des merveilles.

J'ai vu. Je l'ai vu.
Et lourde fut ma déception.

Une fourmilière d'ariens, une poignée de sombres persécutés.
Un véritable pogrom.

Certains étaient accrochés à des croix, attendant leur heure pour être crucifiés, d'autres gisaient noyés dans leur propre sang et d'autres se faisaient tabasser pour un oui ou pour un non. Mais ce qui me frappa en pleine poitrine tel un poignard, ce fut la façon dont ils m'avaient regardé. Un mélange de rage et de crainte.
Ils me faisaient sentir partisante de ce massacre.

Et ils avaient raison.

Je l'étais involontairement car j'avais détourné les yeux.
Je n'avais rien fait pour les sauver, et ça me rendait malade.

Lors du retour, la culpabilité avait pris le dessus, rongeant mes entrailles, et j'avais vomi du sang.
Oui, mon estomac était vide et la seule chose qui me restait était ce liquide vital. Vital ? Plus rien en moi n'était en vie. Je devenais comme eux.                                              
À présent je ne dormais quasiment plus.

Chacune de mes inspirations me rappelait qu'un jour ou l'autre je jouerai un rôle majeur dans cet hécatombe et que je ne serai pas du bon côté.

Une larme coula lentement sur ma joue, seule preuve de mon humanité.
Je mourrais petit à petit.
Prisonnière de ma propre détresse, mes femmes de chambres et Edleen s'inquiétaient terriblement de me voir dépérir.

« Tu dois mourir » me disait sans cesse une voix dans ma tête.

« Si tu te suicide, ce sera le plus grand témoignage de ton égoïsme » me disait une autre.

Je perdais la raison.
Mon poids diminuait sans cesse. Je faisais 49kg. Je n'avais plus le droit de sortir de ma chambre mais, de toute manière, je n'en avais pas la force. On m'ordonna de rester clouée au lit.

Des dizaines de médecins venaient me rendre visite dans le but de me guérir. Je n'écoutais même plus leurs balivernes. C'était toujours la même chose, ils allaient et venaient en enchaînant les échecs.

J'avais perdu la parole.
On me savait vivante grâce aux clignements de mes yeux. Mais l'étais-je réellement ?

Je ne voyais plus.
Ou du moins, je ne voulais plus voir. Je ne faisais même plus attention aux personnes qui venaient recueillir de mes nouvelles. Je sentais la fin qui était proche.                                                 

Puis, un jour je sentis le contact d'une main sur mon épaule. Une main qui me semblait brûlante tellement j'étais glacée.
Je dédaignai poser les yeux sur la personne qui se trouvait à mes côtés.

Herica.

Ces yeux étaient remplis de larmes qui ne demandaient qu'à sortir, mais parce qu'elle savait qu'une domestique ne devait pas pleurer, elle les retenait.  

-Je sais que vous pouvez m'entendre. Même si vous ne me répondez pas, je sais que vous m'entendez.
Vous savez quoi? Toute ma vie j'ai détesté les êtres blonds aux yeux bleus. Tous sans exception.
Puis je vous ai rencontré. Vous étiez si belle. Puis, vous m'avez souri.

Elle rit tristement.

-Je me souviendrai toute mon existence de cet instant. C'est la première fois qu'on avait un minimum d'intérêt pour moi. Même ma famille n'en avait pas eu et vous n'aviez pas à en avoir pour moi.
Écoutez, tout le monde vous croit condamnée, mais pas moi. Je crois en vous, je sais que vous êtes forte, je sais que vous pouvez vous accrocher et surmonter l'insurmontable. Et je ne me trompe jamais. Vous allez vous battre, et leurs montrer qui vous êtes. Ou plutôt qui nous sommes.               
                     
Mes yeux me brûlaient, ma gorge se serra.                                             

-Vous ne pouvez pas partir comme cela. Pas après nous avoir laissé croire, peut-être pas en un monde nouveau, mais du moins en un monde plus juste.                  

Un bruit dans le couloir fit sursauter Herica. Elle prit le linge qu'elle devait aller faire nettoyer, puis avant de sortir, elle jeta un dernier regard par dessus son épaule, comme pour s'assurer que j'étais toujours dans mon lit.                        
Tout devenait maintenant clair.

Bats-toi.

Si je ne le faisais plus pour moi, je devais le faire  pour eux.
Pour ceux qui croyaient en moi.

Mes parents, Amy, Herica et tous ceux que je ne connaissais pas mais, pour je ne sais quelles raisons, avaient décidé de placer leurs espoirs en moi.

Pour eux, je devais me battre.

Dark BeautyOù les histoires vivent. Découvrez maintenant