Episode 3 : Le Bennett du futur (2/3)

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Vieux Andrew Bennett du futur

Dans le ciel, une lune froide drapée de nuages baignait le chantier de sa pâle lumière. Je frissonnai : mon costume mi-saison convenait peu aux fraicheurs.

Je jetai un regard aux ténèbres criblés d'étoiles. Je sentais dans mes tripes que ce calme préludait la tempête. C'avait été une belle journée d'automne limpide et ensoleillée, presque chaude, et puis voilà que de noirs nuages s'amoncelaient et que le vent faisait mine de forcir.

Je fis une photo du chantier sur mon orditel et l'envoyait à l'aventurière intérimaire. J'avais suivi les maléfices et les cadavres jusqu'à ce site. Et j'étais monté sur les hauteurs. Le vent rugissait de plus en plus fort. La soirée s'annonçait violente. Une vibration m'indiqua un message texte. L'aventurière avait bien reçu l'information. J'essayai de cliquer plusieurs fois sur la touche « ok » de l'écran tactile en vain.

Diantre, j'avais perdu l'habitude d'utiliser ces appareils primitifs des années deux mille dix.

Une bourrasque de vent plus violente que les autres m'arracha mon téléphone.

Il s'envola sur quelques mètres, à l'horizontale, puis chuta brutalement. L'appareil tomba de douze mètres sur le béton et s'éparpilla en mille morceaux. J'entendis à peine le bruit de l'impact, couvert par le hurlement du vent.

Je raffermis ma prise sur la rambarde. Je ne préférais pas imaginer ce qui serait arrivé à ma vieille carcasse si j'avais chût comme le téléphone.

Un type dessinait un pentagramme avec une bombe de peinture rouge. Aux cinq pointes de son étoile il avait disposé des bougies noires incandescentes. Je pensais avoir trouvé mon sorcier (à moins que les habitants du coin aient l'habitude d'aller taguer des symboles magiques sur les hauteurs de chantier abandonné par soir de grand vent).

L'aventurière m'avait conseillé de me méfier des miroirs. Notre suspect pouvait fuir par ce biais. Mais je n'en voyais aucun.

Le sorcier me vit arriver par l'unique passerelle métallique mais ne broncha pas. Le vent agitait la fragile construction.

— Laissez-moi deviner vieil homme, dit-il avec sa voix grave. Vous êtes à ma poursuite ou vous êtes venu m'arrêter. C'est inutile. Useless, ajouta-t-il en anglais, Muda, termina-t-il en japonais.

— Je suis seulement venu récupérer le livre.

— Le livre ? Quel livre ?

— Celui que vous avez utilisé.

Je vis le sorcier froncer les sourcils :

— Ah, je comprends l'origine de votre méprise. Vous pensez que j'utilise un livre. Vous me pensez limité intellectuellement.

— C'est vous qui l'avez dit.

— Ah ! ah ! Petit j'avais un physique fragile. Les autres enfants me brutalisaient. J'ai vite trouvé refuge dans les mangas et la lecture. Si je me suis un temps perdu dans les fictions j'ai fini par prendre conscience du pouvoir de la lecture. Je suis passé aux documentaires. Aux manuels. J'ai compris que la principale richesse en ce bas monde est la connaissance. Ce ne sont pas les brutes qui dominent notre monde mais ceux qui savent. Et petit à petit j'ai compris que tous les livres n'ont pas la même valeur. Certains renferment des savoirs réellement utiles. Et j'ai commencé à les rassembler.

À ce moment je compris pourquoi cet adversaire risquait d'être particulièrement dangereux : il n'avait pas lu un mais des livres maudits. Et cela me rappela le douloureux souvenir d'un homme prisonnier d'un corps d'enfant que j'avais recroisé lors des événements de Marmotin.

— Votre pitch était motivant, vous devriez le refaire devant des publics déscolarisés. Vous me semblez être quelqu'un d'intelligent et de cultivé. Je pense qu'on peut discuter. Est-ce que vous vous rendez compte des conséquences de vos actions ? Des zombies ? des loups-garous ? Et quoi ensuite ?

— Le contrôle de la ville.

— Original.

— Et alors ? A-t-on besoin d'être constamment original ? Là par exemple, je vais vous tuer comme n'importe quel méchant de manga avec un piège cruel. Je me moque de savoir si c'est original du moment que c'est efficace, dit-il en pointant du doigt mes pieds.

Nous étions sur une plateforme métallique en cours de construction. Les ouvriers avaient assemblé des plaques de grillage renforcés. À l'exception de quelques plaques rivetées au centre de notre niveau, on pouvait voir à travers les éléments. Du coup je savais qu'il n'avait pas caché de bombe ou d'inscription magique sous mes pieds.

— Vous êtes directement concerné par une prophétie, expliqua le sorcier, qui a prédit ma victoire totale. Voyez-vous les promoteurs de ce chantier ont menti sur leur budget. Ils ont prétendu utiliser des matériaux HQE pour se donner une bonne image écologique auprès du public mais ont utilisé des vieilleries de mauvaise qualité. Les vis qui tiennent ensemble les fragiles poutrelles sur lesquels vous vous appuyez pourraient céder à tout inst...

Le sol disparut sous mes pieds et je me sentis chuter.

Douze mètres plus bas, le béton m'attendait. La chute serait mortelle. Assurément.

Elle dura moins d'une seconde.

« Et sembla durer une éternité », pensai-je. C'est ainsi que je décrirais ma chute dans mes mémoires.

Dans l'hypothèse que je survive bien entendu.

Parfois quand je butais sur un problème, je m'imaginais en train de raconter à un interlocuteur fictif comment j'avais solutionné ledit problème. Cela m'aidait à visualiser mes options. Et à prendre du recul.

Le béton se rua à ma rencontre. Je claquai des doigts. La porte se matérialisa à l'horizontale, couchée sur le sol, et s'ouvrit.

Deux portes valent mieux qu'une [Andrew Bennett]Stories to obsess over. Discover now