C'est l'été, il fait chaud. Il fallait s'en douter ; le bulletin météo d'hier a annoncé que la canicule s'abattrait sur le pays.
Pourtant, il fait plus chaud dans l'épicerie de mon quartier où je travaille en tant que vendeur qu'à l'extérieur. Il n'y a pas de climatisation. Si vous demandez au vieux Goudjil - le gérant de la boutique - il vous sortira son baratin habituel sur l'écologie : "La clim' c'est dégueu pour ma planète, hein !". Mais c'est faux, c'est juste pour faire des économies. Ou pour torturer ses employés.
Chaque phrase, il les finit par un "hein !" surraiguë qu'avec l'habitude, je remarque à peine. J'ai grandi en face de la boutique de Mr Goudjil et je l'aime bien. Il s'arrange pour me garder des postes l'été depuis mes 16 ans, quand le lycée est fermé, et je suis le seul de ses employés qui à l'autorisation pour l'appeler le vieux Goudjil.
C'est la dernière semaine avant que la terminale reprend et entre ça et la chaleur, nous ne nous attendions pas à voir beaucoup de clients - les seuls clients, en été, était surtout des enfants ou adolescents qui partaient faire du skate dans le parc puis revenait boire un soda avant de rentrer chez eux. Je ne faisais pas grand-chose du coup. Ni Kévin.
Kévin est l'autre employé du vieux Goudjil, depuis qu'il a arrêté ses études à la fac pour devenir influenceur. Ce n'est pas une lumière mais il a un cœur en or, ce mec. Il est grand et très maigre, avec un petit ventre, cependant. Ça lui fait une silhouette très bizarre. Et il a des cheveux blonds un peu gras et légèrement bouclés.
- Oula, mon petit Sacha ! Je te paye à compter mes mouches, ou quoi ? Arrête de regarder dans le vide, bon sang, me sermonne Goudjil, alors qu'il descend de son appartement, en haut de la boutique. Je pars voir ma mère à l'hosto, mais je te fais confiance pour faire tourner la boutique.
Il regarde Kévin, puis soupire. Il se tourne vers moi, et me pointe du doigt l'intéressé qui se déhanché au rythme de sa musique. De nouveau, il se tourne vers Kévin et l'observe en attendant que ce dernier le remarque. Mais Kévin continue à gigoter et Goudjil s'approche alors vers lui, l'air vaguement menaçant.
Kévin sursaute, dévisse son casque de son crâne. Il a l'air d'un cerf bloqué devant les lumières d'un phare.
- Et toi, bon à rien, si tu me casses encore un truc, je te vire ! reprend Goudjil. Allez, ciao les nazes !
Goudjil sort en trombe. Kévin hausse les épaules, attend quelques minutes, histoire de vérifier que le patron n'est plus là, avant de se tourner vers moi.
- Sacha, je vais me griller une clope ou deux.
- Comme d'hab', non ? je réponds, lassé.
Kévin est très prévisible si bien que je ne suis pas étonné qu'il me lâche. Juste un peu blasé. Je dois dire que Kévin est assez incompétent ; il casse tout, n'arrête jamais de faire des pauses cafés - enfin clopes, plutôt. Il n'en fout pas une pourtant Goudjil ne le virera jamais. Parce que Kévin a besoin de ce job et que le vieux Goudjil est comme ça, il a le cœur sur la main.
Je me tourne vers l'écran, en regardant Kévin sortir grâce au caméra. L'écran me renvoit mon visage. Je suis très grand mais je suis aussi très maigre, du genre presque squelettique. Ce qui explique mon caractère un peu réservé.
Mis à part ma taille de girafe, j'ai des cheveux noirs corbeaux, un gros nez bien laid et des yeux bleus. Ce que je préfère chez moi, ce sont mes yeux bleus. Le reste est assez moche, je dois dire.
Je hausse les épaules ; je ne peux pas changer mon physique avec un coup de baguette alors autant accepter que mon apparence n'est pas celle du futur Brad Pitt.
Une cliente entre. Je suis surpris ; d'abord je ne l'a connais pas (or la majorité des clients sont des habitués). Ensuite, elle ne ressemble pas à une skatteuse ; elle a une beauté très fragile, comme celle d'une poupée et dans le genre classique occidentale. La jolie blonde mince aux yeux bleus, je me dis.
Elle achète des gâteaux, une bière aromatisé à la tequila et s'approche vers moi. Sa démarche est féline, élégante. De son corps se détache une aura impressionnante de charme, de force mais aussi de délicatesse. J'ai eu tort : elle n'est pas faible, elle est triste. Sa moue boudeuse ne l'a rend pas moins jolie, au contraire. Et elle n'a pas les yeux bleus, les siens sont marrons clairs. Elle est très jolie.
- Bonjour, je lance.
Elle m'adresse un sourire poli pour toute réponse. Elle a l'air timide. Elle pose ses articles sur le tapis et je remarque qu'elle a de longues mains très fines. Oui, je la trouve très mignonne. J'en viens à regretter qu'elle ne soit pas venue à la boutique tout l'été.
- Je peux voir une pièce d'identité pour la bière, s'il-te-plaît ?
- Oui, bien sûr, tiens, répond-elle.
Elle s'appelle Héloïse Géra et elle a dix-neuf ans.
- Ça fera 6,56 € du coup.
- Ok, voilà...
-Parfait, merci !
- De rien, au revoir, me jette-t-elle.
Je lui adresse un sourire poli pour toute réponse. Je ne la reverrais plus.
Le lendemain, je me rends au boulot, et tout se reproduit à l'identique. Goudjil va voir sa mère alitée - l'air plus inquiet qu'hier, néanmoins - et Kévin part faire une pause clope de trois heures. Et la fille reviens.
Toute la semaine, elle reviens. Toute la semaine, je rêve de lui demander de prendre un café avec moi. Et toute la semaine, je n'y parviens pas.
Demain, ce sera la rentrée scolaire et je ne reverrai cette fille que dans mes rêves...
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Se rapprocher de toi
RomanceAvez-vous déjà eu cette sensation ? Celle d'être immensément loin et immensément proche d'une même personne ? Le sentiment que vous étiez fait l'un pour l'autre et que vous deviez finir ensemble ? Comment peut-on devenir proche d'une personne sur l...
