Chapitre 3

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La journée s'était terminée sans encombre, personne n'était venu poser des questions gênantes malgré les regards indiscrets. Rien d'insurmontable. Es avait laissé les cauchemars de la nuit dernière et ses craintes dans un coin de sa tête, sans y toucher de toute la journée. Et même si l'attention que les profs et les élèves lui portaient la mettait mal à l'aise, elle décida de passer outre par question de survie.

Lorsque son frère lui avait répondu qu'il s'agissait de leur nouveau voisin, Es avait hoché la tête sans montrer un grand intérêt et avait repris sa discussion avec Liam. Cet inconnu était certes nouveau et sûrement l'attraction depuis le début de l'année, mais cela ne lui permettait pas de la dévisager comme il l'avait fait. Avant, elle serait allé le saluer et discuter un peu avec lui, mais sa méfiance envers ceux qu'elle ne connaissait pas n'avait fait qu'accroître, sombrant chaque jour un peu plus dans la paranoïa. Quelques secondes après, la sonnerie avait retentit, mettant fin à ce bref moment d'échange.

Maintenant, elle venait de franchir le portail du lycée, et Lys ainsi que Liam avait proposé de la raccompagner chez elle, comme son frère avait une répétition avec son groupe. Sa maison n'était qu'à une quinzaine de minutes à pied du lycée, mais comme à leur habitude, ils prenaient le petit sentier qui longeait la rivière. Il était assez éloigné de la route, si bien, qu'on ne croisait presque jamais personne. Prendre ce chemin rajoutait environ dix minutes de marche, mais depuis des années, ils préféraient prendre cet itinéraire. Il y a encore quelques années, ils s'amusaient à franchir la rivière en essayant de ne pas se faire éclabousser et à revenir de l'autre côté de la rive. Ils prenaient souvent du retard à cause de ça, si bien qu'un jour Eryn leur avait interdit de passer par ce sentier pendant une semaine. C'était le jour où Lys avait poussé Es et qu'elle était tombée à pieds joints dans l'eau. La boue avait recouvert son jean et ses chaussettes étaient trempées. Cette blague avait provoqué un fou rire général qui s'était rapidement transformé en punition générale. Ils en gardaient, malgré tout, un bon souvenir.

Plus récemment, passer par ce chemin leur permettait de gagner du temps quand ils avaient une tonne de choses à se raconter. Comme ils n'avaient pas toujours les mêmes cours ou parfois les mêmes amis, les potins se multipliaient. Parfois, ils faisaient juste la course. Pendant un moment, ils s'étaient construit une cabane de l'autre côté de la rive où ils passaient la plupart de leur temps libre. Liam ramenait régulièrement sa guitare et jouait des airs pendant que Es et Lys écoutaient, couchés sur les planches.

Passer par là, fit remonter pleins de souvenirs qui paraissaient venir d'une autre époque. Une époque révolue. Et quand elle tourna la tête vers ses amis, elle vit à leurs regards que cet endroit leur provoquaient la même remontée en mémoire. Elle se tourna vers eux et leur dit :

"Liam, tu pourrais aller à la répétition, je t'assure que ça ira."

Es s'efforçait d'être positive, même en sachant qu'un retour en arrière était impossible. Mais elle voulait rassurer ses amis, ne pas risquer de les perdre avec sa mauvaise humeur et son mal-être permanent.

"Je sais que ça ira. Ça fait juste un paquet de temps que je ne t'avais pas vu, répondit-il d'un ton rassurant."

Liam était toujours prévenant. Dans la phrase qu'il avait prononcée il avait mélangé soutien et bienveillance sans jamais sous-entendre qu'elle n'était pas assez forte pour survivre à la situation. Ils savaient tout deux, que sous cette couche de froideur et d'indifférence, Es attendait juste le moment d'être seule pour se laisser aller et craquer. C'était son moyen de survie, son moyen de faire face à la situation. Faire semblant, si fort qu'elle y croit elle-même et puis un jour craquer pour faire mieux semblant derrière.

"Par contre, je sais pas si vous avez entendu aujourd'hui, mais il y a vraiment des rumeurs bizarres qui circulent ! intervint Lys pour changer de sujet.

- Ah oui, c'est vrai ! J'ai entendu quelqu'un dire que si tu n'étais pas revenue au lycée avant aujourd'hui, c'est parce que tu as été défigurée et qu'il fallait attendre la chirurgie esthétique ! renchérit Liam en rigolant.

- Oh non, mais où est qu'ils vont chercher ça, rigola Es à son tour.

- Et moi, j'ai entendu dire que c'est parce que tu étais en prison, reprit Lys en déclenchant une nouvelle vague de rire."

Au milieu de ce fou rire, Es se surprit à penser que ça faisait incroyablement longtemps qu'elle n'avait pas rit comme ça. Rire sur ce sujet lui faisait tu bien, il y a un mois encore elle se serait sans doute mise à pleurer, mais aujourd'hui ça allait mieux. Elle avait oublié ses problèmes et ce qui l'empêchait de rire habituellement. Les retrouvailles avec ses amis, son lycée, et même avec son ancienne elle lui avait fait plus de bien que n'importe quoi d'autres depuis ces derniers mois. Rien n'était gagné, mais la perspective de l'avenir lui sembla plus joyeuse.

Une fois arrivée devant chez elle, Liam les salua et partit en direction de sa propre maison. Il habitait dans un quartier pas très éloigné, mais il lui fallait marcher une dizaine de minutes. Le chemin qu'ils avaient pris l'avait toujours retardé, mais il continuait de le prendre tous les jours. Parfois avec elle et Lys, parfois avec Simon et ses amis.

Lys, lui, habitait dans la maison voisine quand ils étaient petits. Il a ensuite déménagé, et la maison avait été laissée à l'abandon. Depuis quelques mois seulement, on l'avait rénovée pour l'arrivée de nouveaux voisins. Lys habitait maintenant dans une maison à quelques rues. Au départ, ils avaient été tristes que Lys déménage, mais au final ça n'avait rien changé à leur relation.

Es n'eut pas besoin de faire signe à Lys qu'il la suivait déjà. La psychologue avait conseillé qu'elle reprenne chacune de ses habitudes d'autrefois, et celle de faire ses devoirs tous les soirs chez elle avec Lys en faisait parti. Sa mère avait insisté pour qu'ils continuent, malgré le retard scolaire de Es. Eryn voulait qu'elle retrouve sa motivation pour réussir ses épreuves. Et même si Lys avait de nombreux défauts, son intelligence n'en faisait pas parti.

Ils s'assirent à la table de la cuisine en silence et Lys commença à sortir ses affaires.

"Tu veux boire quelque chose, proposa Es en attrapant une tasse.

- Du jus s'il te plaît."

Toute la journée, Es avait remarqué le silence de Lys. Il ne se comportait jamais comme ça d'habitude. Mais entre la rentrée, les profs, les cours et ses amis retrouvés, Es n'avait pas trouvé un moment calme pour parler avec lui. C'était le moment, et tant pis pour les devoirs qui s'accumulaient sur son bureau.

"Qu'est-ce qui ne va pas aujourd'hui Lys ?"

Il releva la tête, perdu dans ses pensées. Quelque chose le travaillait, et Es le connaissait assez pour savoir que c'était important. Il bougeait la jambe énergiquement, faisant trembler sa chaise, un tic assez fréquent chez Lys, mais qui cette fois s'accompagnait du tremblement de ses mains, qu'il tentait de cacher en les frottant vigoureusement. Il était resté silencieux la moitié de la journée, fuyant mon regard pour éviter de se faire percer à jour, mais maintenant il n'arrivait plus à contenir ce qu'il cachait. Depuis leur enfance, Lys n'avait jamais rien réussi à cacher à Es, il était incapable de mentir, ou juste très mauvais.

Il sembla hésiter quelques secondes avant d'ouvrir la bouche :

"C'est que... ce matin, j'ai entendu Luna, tu sais la rousse terrifiante aux yeux bleus, celle qui est arrivée il y a quelques années...

- Abrège Lys, la coupa Es.

- Et bien, tu sais que son père est le shérif ? continua-t-il d'un ton hésitant.

- Oui, et alors ?"

Es commença à faire des liens dans sa tête et les idées fusèrent. Elle s'imagina les pires scénarios en quelques secondes, son front se plissa trahissant son angoisse. Le temps du rire était maintenant terminé. Elle ne savait pas si elle allait réussir à affronter la mauvaise nouvelle.

"J'ai entendu Luna dire à ses amies que son père enquêtait depuis peu sur le meurtre de plusieurs jeunes femmes, il pense qu'il s'agit du même meurtrier et surtout... Désolé, je ne voulais pas t'inquiéter en te le disant, mais...

- Quoi, Lys ?!

- Il pense qu'il s'agit du même homme qu'il y a quatre mois."

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