Chapitre 9

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Une fille d'à peu près dix-huit ans était en train de courir. Son visage respirait l'angoisse, et les gouttelettes coulant de son front en témoignait. Elle était poursuivie. Elle ne savait ni par qui ou quoi, mais une force l'avait empêchée de crier pour demander de l'aide.
Tout d'abord, un homme de la trentaine l'avait abordé en lui faisant un compliment sur le pendentif que lui avait offert sa grand-mère. Ensuite, il l'avait retenue par le poignet quand elle avait voulu s'éloigner. Elle s'était ensuite dégagée de son emprise pour courir dans les rues sombres de la ville.
Quand elle regardait derrière elle, il n'y avait personne. Mais son instinct la poussait à continuer de courir comme si sa vie en dépendait. Et c'était le cas.
Une force surnaturelle prit possession de son corps et la plaqua contre un mur. Elle se débattit de toutes ses forces, mais aucun de ses membres ne bougeait. Son cœur battait à toute allure, et une larme coula au coin de sa paupière. Elle sentait son heure venir et personne ne viendrait la sauver. Cet homme étrange en avait après elle pour une raison dont elle ignorait l'existence et elle ne le saurait sûrement jamais.
Elle sentit une pression sur sa gorge, et pourtant aucune main ne serrait son cou. Il se trouvait devant elle, les bras croisés, admirant ce spectacle avec une lueur de malice dans les yeux.
Avant de perdre connaissance, la dernière image qu'elle vit fût une main saisissant son collier. Puis elle tomba, raide morte. Son agresseur déjà loin.

Es se réveilla en sursaut, la gorge nouée. La sensation d'avoir été étranglée lui restait en mémoire. Elle porta les mains à son cou et respira un grand cou pour se remémorer qu'il ne s'agissait que d'un cauchemar. Ces cauchemars sont les résidus d'un stress post-traumatique. Rien de plus. Son esprit imaginait des agressions par celui qui l'avait maltraitée. Habituellement, elle ne voyait pas son visage, mais cette nuit quelque chose avait changé. C'était comme si son rêve avait réalisé qu'il était toujours en vie.

Comme dans son rêve, on l'avait étranglée, elle n'avait pas crié et n'avait donc réveillé personne, à son grand soulagement. Elle devait paraître forte aux yeux de sa mère pour qu'elle la laisse aider le shérif. Alors après s'être levée pour se prendre un verre d'eau, Es décida de se recoucher pour terminer sa nuit. Il venait de sonner trois heures du matin, alors elle espérait que le reste de sa nuit soit plus calme.

Mais elle ne parvenait plus à s'endormir. Revoir ce visage était beaucoup plus dur qu'elle ne l'imaginait. Et maintenant, alors qu'elle avait passé la journée à refouler la possibilité que cet homme soit vivant, elle se prenait tout en pleine face. Cette pression dans sa poitrine n'avait pas disparu. Elle avait peur qu'elle ne disparaisse plus jamais.

Seulement, le moment de paix qu'elle avait réussi à avoir était avec Adrian. Une aura rassurante l'entourait, comme si elle lui était familière. Un sentiment étrange que Es n'arrivait pas à comprendre. Un lien s'était forgé entre eux sans qu'elle ne s'en aperçoive. Un lien qu'aucun humain ne parviendrait à comprendre. Adrian était spécial, et Es le savait.

Elle réessaya de s'endormir, le bout de ses doigts posés sur son collier, avec le souvenir d'un regard noisette. Et le reste de la nuit fut plus calme.

"Es ? Es ?! Es, c'est l'heure ! Il est déjà huit heures et ton frère est parti il y a déjà trente minutes ! scanda Eryn du bas de l'escalier."

Elle ouvrit les yeux péniblement en se relevant dans son lit. La nuit qu'elle venait de passer l'avait aspiré de toute énergie. Heureusement, sa mère l'avait laissée dormir. Ce n'était toujours pas assez pour récupérer, mais c'était suffisant pour tenir la journée. Une journée qui s'apprêtait à être éprouvante.

Es se leva et fila sous la douche rapidement. Elle savait que sa mère l'attendait pour partir travailler, alors elle ne voulait pas la mettre en retard. Elle enfila une tenue simple avant de descendre déjeuner. Eryn avait laissé un bol et des céréales à son attention. Elle s'assit au bar et mangea en silence. Elle entendait Eryn finir de se préparer dans sa chambre, faisant des allers-retours entre la salle de bain. Elle finit par arriver précipitamment dans la cuisine et déposa un baiser sur le front de sa fille.

"Bien dormi ? On ne t'a pas entendue cette nuit, dit-elle avec un léger sourire.

- Ça va. Tu m'amènes au lycée ou au bureau du shérif ?

- J'ai appelé le shérif ce matin pour lui parler de ta décision et il pense que c'est urgent de régler cette affaire. Donc, étant donné que tu n'es pas allée au lycée depuis deux mois, quelques jours de plus n'y changeront rien. Mais si tu sens que ça ne va pas, tu m'appelles et je viens te chercher, explique-t-elle en attrapant les clés de voiture"

Es hocha la tête en signe d'approbation, mais soupira intérieurement. D'un côté, ça l'aurait arrangé de vivre dans le déni encore une journée et de retourner au lycée réviser ses cours comme n'importe quelle lycéenne. Au lieu de ça, sa nouvelle disparition dans l'enceinte du lycée allait encore alimenter les rumeurs étranges qui circulaient.

Elle mit son bol dans l'évier, rangea les céréales et suivit sa mère dans le hall d'entrée. Elle enfila ses baskets avec rapidité et monta dans la voiture d'Eryn. Celle-ci semblait pensive. Plusieurs fois on lui avait fait des commentaires sur sa capacité à être une bonne mère, et elle se demandait si elle prenait la bonne décision en envoyant sa fille dans la gueule du loup. Mais son caractère empathique était très développé et elle ne pouvait imaginer la souffrance de tous les parents qui avaient perdu leur fille, comme elle qui aurait pu perdre sa fille. L'angoisse qu'elle avait ressentit, elle ne pouvait faire subir ça à d'autres parents et surtout à d'autres jeunes filles juste pour protéger la sienne. De plus, elle savait que sa fille était débrouillarde, et même si en ce moment son moral était mit à rude épreuve, elle parviendrait à s'en sortir. Mais le doute persistait toujours.

"Je te dépose au bureau et je file à ton lycée expliqué la situation au proviseur.

- Qu'est-ce que tu vas lui dire ? J'ai pas vraiment envie qu'il me fasse un traitement de faveur. Et que les profs me traitent comme une pauvre petite chose, répondit Es avec un certain dégoût dans la voix.

- Non, le shérif tient à ce que, cette "collaboration", reste confidentielle alors je lui dirais que tu ne te sentais pas bien. Et évite d'en parler à tes amis, enfin, j'ai déjà prévenu Lys, rassura Eryn en souriant."

Es venait de se rendre compte qu'elle avait oublié d'envoyer un message à Lys hier soir. Il devait s'inquiéter et elle ne l'avait mis au courant de rien. Surtout stressé comme il était, il avait dû s'inquiéter toute la nuit. Mais il était aussi compréhensif, alors il la pardonnerait facilement. Elle décida quand même de lui envoyer un message.

"Salut, Lys ! Désolé, je me suis endormie hier en oubliant de t'envoyer un message, je suis en route pour le bureau du shérif. Je t'appelle ce soir."

Simple et efficace. Elle savait qu'elle allait avoir besoin de ses talents de détectives pour l'aider à démêler cette histoire. Son esprit curieux et malin était une vraie chance pour ce genre d'enquête. Il avait l'œil pour les détails. Rien ne lui échappait.

Es n'attendit pas de réponse et rangea son téléphone dans sa poche. À l'heure qui l'était, il devait déjà être en cours. Elle devait avouer que ne pas y retourner l'arrangeait bien aussi. Ne pas revoir tous ces visages intrigués et ces regards inquisiteurs était plus que désagréable. Mais c'était aussi la première confrontation qu'elle aurait avec son passé. Ses réactions étaient inattendues.

Eryn se gara devant le bureau et resta silencieuse un instant. Des voitures de police les entouraient et rappelaient à Es le jour où ils étaient venus la chercher. Elle était restée silencieuse, observant le paysage sans une larme. Elle aurait aimé qu'un visage familier l'accueille, mais aucune personne n'était autorisée à rentrer. Alors le shérif l'avait raccompagnée jusqu'à chez elle, incapable de lui soutirer la moindre information. Mais dans les jours qui avaient suivi, elle avait dû se rendre au poste à de nombreuses reprises. Cela avait pris des semaines avant qu'ils réussissent à avoir son témoignage au complet. Le shérif avait été patient et compréhensif. Elle espérait qu'il fasse preuve de patience encore une fois.

"Bon, j'y vais. À ce soir, enfin, je crois. Bonne journée maman, dit Es en sortant de la voiture d'un pas très peu motivé.

- Appelle-moi si tu veux rentrer !"

Mais Es claqua la portière et se posta devant la porte d'entrée. Elle eut un temps d'arrêt avant de mettre sa main sur la poignée.

Et c'est parti.

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