Essai 19 : PDV Hélias

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On est là, tous les deux, à regarder le monde. Comme avant. Sauf que les choses ont changé. Je ne me sens pas mal à l'aise, étonnement. Je crois que j'avais besoin qu'on se retrouve, comme ça, après des mois à s'éviter. On a trop fui.
On regarde la nuit en silence. Une légère brise nous caresse le visage.

-Dis ?

-Hm ?

Elle n'a pas l'air mal à l'aise non plus. Tant mieux. Honnêtement... Elle m'avait manqué. Son air fragile m'avait manqué. Son empathie. Son honnêté. J'en ai marre des gens qui se cachent derrière de fausses apparences.

-Est ce que t'as déjà eu la sensation que le monde s'écroule autour de toi ?

-... Ouais.

-Ouais...

-C'est ton cas, en ce moment même ?

-... Ouais. J'ai l'impression que tout va mal, pour tout le monde. Que les choses s'empirent. Et moi je suis là, impuissante, à me plaindre de mes propres problèmes, si insignifiants.

C'est dingue sa faculté à passer d'un ton apaisé à un ton désespéré. En la regardant, la douleur dans le regard, les larmes aux yeux, j'aurai pas dit qu'elle aurait pu avoir l'air si détendue il y a quelques minutes.

-Ouais... Je vois de quoi tu parles. Tu fais partie de ces gens aussi, pas vrai ?

-Ouais... Non... Je sais pas. Je peux pas me considérer de cette manière. J'ai rien. Je vais bien.

-Je suis désolé.

Je me retiens de la prendre dans mes bras. Je mérite pas de la toucher. Ce contact n'aura rien de ce que je veux lui faire passer.

-...Quoi ?

Je l'ai fait sortir de son récit. On dirait que ça l'a surprise.

-Je suis désolé Alice... Vraiment. C'est à cause de moi tout ça.

-Comment ça ? Que le monde s'écroule ?

-Non. Que tu le voies s'écrouler. Et que tu t'en sentes coupable. Je suis désolé putain.

Je rentre ma tête dans mes bras. Je n'ose pas la regarder. Je suis bien lâche pour quelqu'un qui s'est motivé à la confronter il y a quelques instants.

-Hélias, de quoi tu t'excuses ? Tu n'as rien fait de mal ?

La colère me monte légèrement. Pas vis à vis d'elle. Vis à vis de moi.

- Bordel mais regarde toi Alice, regarde toi ! T'as les mêmes putain de phrases que moi, je t'ai refilé toute ma culpabilité, tout mon pessimisme, je t'ai juste enfoncé pendant des mois, parce que j'ai rien pu voir d'autre que mes propres problèmes ! Et maintenant t'es là, à en baver alors que tu pourrais être heureuse, à cause d'un connard qu'a pas été capable de te soutenir quand t'en avais le plus besoin !

Ma colère se change rapidement en désespoir. Quel con. Je m'en veux déjà de lui dire tout ça. Je sens déjà les larmes me monter aux yeux. J'ai tenu si peu de temps.
Elle soupire.

- Eh.

Elle a l'air de se retenir aussi. Je suis en train de refaire les mêmes erreurs. Elle pouvait enfin parler d'elle, et je renvoie la conversation sur moi. Mais quel abruti putain. Je sers les poings.

-... Hélias. Regarde moi, s'il te plaît.

J'arrive à peine à lever le regard vers elle. Elle s'avance pour me prendre dans ses bras.

- Je suis pas d'accord. Oui, c'était difficile quand on était ensemble. Oui, l'humain copie ce qu'il voit, alors c'est possible que j'ai appris à me sentir coupable en te voyant de morfondre toi même de choses dont je me sentais concernée. Mais, t'as pas à t'en vouloir d'avoir ressenti ce que t'avais ressenti. On était enfants. Au collège, on n'avait pas du tout le même recul, c'est normal d'être centré sur soi. Moi aussi, je m'en suis beaucoup voulu. Cette sensation d'avoir toujours voulu te parler de mes problèmes alors que t'arrivais à peine à lutter contre les tiens, d'avoir voulu m'imposer de force alors que t'étais pas prêt à affronter ce que je ressentais, ça m'a jamais quitté. Moi aussi je m'en veux. Moi aussi je suis désolée. Je crois... Je crois vraiment pas que ce soit de ta faute. Non, je sais que ça ne l'est pas. Si tu as joué un rôle dans ma vie, c'est parce que tu étais important pour moi. Et tu n'as pas à t'en vouloir pour ça. On a un caractère similaire, et on s'est tous les deux tirés vers le bas. Mais être ensemble, ça n'a pas été une erreur. Je refuse d'y croire. Forcément, on a joué sur le caractère de l'autre, mais pas au point d'être responsable de notre façon de penser. On a existé avant de ce connaître. On a été une expérience parmis tant d'autres. Moi aussi je suis comme ça. J'ai toujours eu tendance à m'en vouloir, à ne jamais être sûr de moi, à voir le verre à moitié vide. Et c'est pas à cause de toi. On était juste... Deux enfants perdus, d'une façon assez similaire, avec des problèmes similaires, une mentalité similaire, et à cause de ça on n'a pas su s'aider. On n'avait pas l'expérience ni la maturité. Mais ça nous a quand même permis d'évoluer. Tu es toujours trop centré sur toi, même si c'est dans le fait de penser aux autres. Tu te sens trop coupable du malheur des autres. T'as trop... L'impression que c'est de ta faute si le monde s'écroule autour de toi. Tu sais quoi ? J'ai même envie de te dire merci. Merci de faire partie de ma vie. Tu m'as appris beaucoup de choses, et rien que ce soir, j'en ai encore réalisé plein. Et puis...ça me fait du bien de pouvoir te parler à cœur ouvert. J'en avais marre de pas oser croiser ton regard.

Je lui rend faiblement son étreinte. Elle a réussi à me calmer un peu. Je soupire légèrement et pose ma tête sur son épaule.

-Ouais... T'as grandi depuis. Désolé.

-Hélias...

-Laisse moi finir. Je sais ce que tu penses de mes excuses, mais j'ai besoin de le dire. J'ai besoin de te dire que je suis désolé, parce que je me sens désolé. C'est vrai... Que j'ai énormément de mal à me détacher de moi même. J'arrive pas à prendre de recul, j'ai toujours l'impression que tout est de ma faute. Je suis désolé parce que je t'ai interrompu. J'ai rien de nouveau à raconter moi, j'ai pas évolué depuis toutes ces années. J'avais enfin l'occasion de te prouver que j'avais changé, que j'étais prêt à t'écouter et à être là pour toi. Résultat, même quand c'est toi qui commence à me parler de tes problèmes, tu te retrouves quand même à me réconforter. Ça nous ferait du bien de changer de place, pour une fois.

- Tu as évolué. Bien sûr que non tu n'es pas resté à la mentalité du Hélias de 4eme. Toi aussi tu as grandi, ça se voit. T'es le seul à pas t'en rendre compte. Tu t'en demandes trop. C'est pas parce que tu n'as pas la sensation d'avoir échangé nos positions que tu es toujours le même, et que tu n'as pas appris à prendre du recul sur les choses. Progresser, c'est long. Ça demande beaucoup de temps, de patience, de persévérance. Tu progresses constamment. Tu mérites d'être plus indulgent avec toi même, vraiment. Je dis pas ça en l'air. Je pense vraiment ce que je dis.

- Je sais... Et ça fait du bien. De voir quelqu'un de sincère. Je doute pas de ce que tu me dis. C'est dur à entendre, mais je pense que c'était... Nécessaire.

Elle se recule doucement de moi sans me lâcher du regard.

-Ouais... Désolée, j'ai peut être pris un peu la confiance.

- Nan. Merci. Vraiment.

Un silence poursuit notre conversation. Un genre de calme après la tempête. Elle est à la fois si différente et si identique à ce que j'ai connu d'elle. Elle a l'air... Plus en paix avec elle même. Plus posée, plus mature. J'aime bien la voir comme ça. Pas la peine de lui faire savoir que je me sens merdique à côté d'elle, ça reviendrai à balayer la conversation qu'on vient d'avoir d'un revers de la main.

- Et donc... Le monde s'écroule autour de toi, tu me disais ?

- Ah, oui...T'es sûr que...

Je l'interromps.

- Eh.

Je la regarde droit dans les yeux.

-Ouais. J'ai pas arrêté de geindre pendant que tu me consolais, je peux bien te rendre la pareille ? Plus sérieusement, ne te retiens jamais de dire ce que tu ressens. Pas avec moi. Si vraiment je dois t'arrêter, je le ferai. Mais ne te cache pas parce que tu as peur de la façon dont je pourrais le vivre. Si tu as besoin de t'exprimer, fais le. Tu n'as pas à être la seule à sauver le monde.

- Mais...

- Je te l'ai dit, si ça ne va vraiment pas, je te le dirai. La communication, c'est dans les deux sens que ça marche. Et ce n'est pas parce que ça ne va pas ce soir que ça n'ira jamais. Si je dois te demander d'arrêter, c'est pas indéfiniement.

- Mais, tu oseras vraiment me le dire ?

- Je te le promet.

Bon... C'est peut être pas entièrement vrai, mais je ferai de mon mieux. J'ai besoin d'être là pour elle. Même si c'est dur. Je ne peux pas fuir à la première chose difficile à entendre. 

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⏰ Dernière mise à jour : Aug 11, 2021 ⏰

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