Chapitre 7

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Et Bruce n'est jamais venu.

Dans la nuit, je ne peux pas distinguer grand-chose — dans cette situation, j'aurais aimé être un chat. L'inconnu m'entraine avec douceur dans un coin à l'écart, me tenant quand même fermement par le poignet.

Je ne respire plus. J'ai cessé de faire fonctionner mon métabolisme à l'instant où l'on m'a surprise dans la nuit. C'est-à-dire quelques secondes qui me paraissent infiniment longues.

S'il te plait Batman, c'est LE moment de me prouver que tu existes.

Et si l'homme de tout à l'heure m'avait reconnu après avoir été viré ? Et s'il m'avait attendu même ? Évidemment qu'il me voudrait du mal. Ou finir ce qu'il avait en tête ? Je ne préfère pas penser au pire car tous les films d'horreurs se déroulent comme ça : la jeune fille se retrouve seule avec l'inconnu qui veut sa peau en tapis de sol chez lui. Je serai un excellent tapis, mais je préfère quand même finir ma vie en bonne et due forme.

Quand l'homme me tourne pour que je me retrouve face à lui, la pénombre ne me permet pas de distinguer grand-chose hormis qu'il est bien plus grand que moi de deux têtes, et il n'a pas l'air de beaucoup sourire.

Il ne parle pas, moi non plus. Je sais qu'il doit sentir ma peur via le tremblement incontrôlable de mon corps mais il n'en prête pas attention. Je sens son regard sur moi, m'inspectant de la tête au pied comme s'il hésitait de la sauce à laquelle me cuisiner — je préfère le Ketchup monsieur le grand méchant Hannibal Lecter. Je n'ose pas bouger, même quand il commence à me parler pour la première fois.

-    Tout va bien ? me demande-t-il de sa voix grave.

Elle me dit fortement quelque chose, mais je suis tellement morte de peur que tout semble vouloir s'enfuir de mon cerveau.

-    Je t'ai posé une question... déclare-t-il en me lâchant le poignet que je récupère rapidement pour le masser. Je ne veux pas te faire peur hein, j'ai juste vu Michael sortir quelqu'un d'un peu trop collant avec toi tout à l'heure, je me suis inquiété.

-    Gareth ? déclaré-je en reconnaissant la voix.

-    Bah oui, qui veux-tu que ce soit ?

Ni une ni deux, je libère mon poignet de son emprise et ma main se retrouve plaquée contre sa joue dans un bruit assez impressionnant. Sa tête tourne par la puissance de la gifle et il émet un petit aïe. Moi, je retiens mon cri — parce que ça fait super mal de frapper quelqu'un !

Bruce, tu m'en dois une. C'est moi qui sauve Gotham à chaque fois.

-    Je l'ai mérité, désolé si je t'ai fait peur, dit-il en se frottant la joue qui doit sûrement être très rouge. Je ne pensais pas à mal.

-    Ne me touche plus jamais comme ça, j'ai cru que ma peau allait finir en déco sur un parquet.

Il rit doucement pour la première fois. Maintenant que je connais mon interlocuteur, c'est vrai que j'aurais facilement pu le reconnaitre bien qu'il fasse sombre.

-    Je voulais juste savoir si tu allais bien, tu ne m'as pas répondu, soupire-t-il.

-    Je vais bien, je suis en un morceau, on m'a aidé, donc c'est bon. Je peux partir maintenant ?

Il soupire encore mais ne répond pas. Pourtant, je le sens hésiter à parler.

-    Pourquoi tu es venue ? demande-t-il. Je veux dire, au club ? C'est rare de voir une petite serveuse de café se balader seule dans un club de striptease.

-    Parce que je n'en ai pas le droit ? Je suis une grande personne il me semble, je lui dis avec un air de défi qu'il peut deviner facilement.

Il rit de plus belle en allumant une cigarette qui nous éclaire un peu plus. Effectivement, il n'a pas changé depuis que je l'ai laissé me servir au bar. Sa chemise noire est impeccable, tout comme son pantalon de costume noire sans une trace de boisson collante ou qui a pu couler. Ses yeux bleus me détaillent avec une intensité que je ne lui connais pas, ce qui me mets un peu mal à l'aise.

-    Si, bien sûr que si, mais j'ai été assez surpris de te voir quand je t'ai servi, il me répond.

-    Tu m'as reconnue ?

-    Bien sûr, affirme-t-il en inhalant toujours plus de fumée toxique.

Je me gratte nerveusement la nuque, j'ai juste envie de rentrer chez moi après cette soirée mais parler avec lui ne me déplaît pas. Il a beau m'avoir offert la frayeur de ma vie, je n'arrive pas à lui en vouloir. Peut-être qu'au final, malgré tout, nous avons tissé un petit lien avec ses allers-retours au café.

Mais notre conversation me déstabilise un peu étant donné qu'il ne m'attaque pas autant qu'au café. Il semble beaucoup plus « doux », plus avenant. Je ne découvre pas ce trait de caractère chez lui — les pourboire qu'il nous laisse à moi et Anita nous prouvent sa gentillesse — mais le voir en direct m'intrigue.

-    La prochaine fois évite de venir seule, même si c'était pour faire plaisir à une vieille dame, déclare-t-il. Je connais l'ancienne et je suis presque persuadé qu'elle t'a poussée à venir pour lui faire des beaux petits-enfants. Parce que même si elle n'est pas de ta famille, crois-moi, tu es de la sienne maintenant.

-    Déjà, ce n'était pas pour faire plaisir à Anita. J'avais envie de venir m'amuser seule, c'est tout. Et je ne devrais même pas me justifier auprès de toi, je ne te connais pas. J'apprécie Anita, mais je ne ferais jamais quelque chose que je ne veux pas faire. Crache ta fumée autre part, je vais sentir fort à cause de toi.

Il hausse les épaules et continue de tirer sur sa cigarette par provocation. Sur un élan de je ne sais quoi, je la lui prends pour tirer dessus. Il ne dit rien et rit doucement.

-    Tu peux la garder si tu veux, de toute façon ma pause est finie et je compte arrêter cette merde, explique-t-il. Ce fut un plaisir à demi partagé à ce que je vois mais ce n'est pas grave. A une prochaine sûrement et si tu me cherches, tu sais où me trouver maintenant.

Sur ces paroles, il me dépasse en me faisant un clin d'œil, et je reste là, clope au bec à le regarder tourner à l'angle pour rejoindre son post au Milady. Je soupire en éteignant le mégot, et le jette dans une poubelle à côté. Qu'est-ce qui m'a pris ? Je n'ai pas fumé depuis des années, ce n'est pas le moment de reprendre.

Mon lit me manque, mon canapé et mes peluches aussi. J'ai seulement envie de m'effondrer pour dormir pendant des jours. Comment une simple soirée peut être aussi rinçante ?

Je reprends la route vers chez moi, toujours dans des coins lumineux pour éviter de me faire kidnapper. Heureusement que mon appartement n'est pas très loin. Mais aujourd'hui, Gareth m'a démontré que même à 5 minutes de chez soi, il peut se passer beaucoup de choses. Je penserai à être plus prudente.

Je ne pensais pas qu'il m'aurait reconnu. Il y avait tellement de monde, de gens tellement différents, j'aurais très bien pu être un sosie de moi-même. N'empêche que je reste un peu vexée qu'il m'ait ignoré de la sorte tout en sachant qui je suis. S'il ne m'apprécie pas, aucun problème, mais de là à m'ignorer ? Je réfléchis à tout ça pendant que j'arrive à mon appartement. La nuit, la façade verte de plantes grimpantes est encore plus spectaculaire, rendant la bâtisse aussi sombre que la nuit. Mais la vue de celle-ci, je n'attends pas d'être devant pour me mettre à courir, entendant l'appel de Rocky le requin.

Agapi Mou -T1Où les histoires vivent. Découvrez maintenant