VIII

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L'odeur de poulet au curry embaumait toute la pièce.

La buée qui émanait de la casserole lui floutait les carreaux de ses lunettes, qu'il ne portait que très rarement et seulement chez lui.

Il huma une dernière fois les bonnes senteurs que dégageaient le plat tout en le remuant lentement, puis il éteignit la hotte qui faisait autant de bruit que vingt marteau-piqueurs réunis.

C'est à ce moment qu'il entendit le rire bourru de Ben. Il lui avait toujours paru comme le cri un âne enrhumé qu'on égorgeait. Intrigué, il éteignit la lumière de la cuisine, les murs passant de bleu roi à une couleur plus terne. Alexandre se dirigea vers la pièce voisine tandis qu'il ôtait son tablier.

C'est alors qu'il aperçut Emie et son amie, assis à table et se faisant face. Il fronça les sourcils, encore plus curieux.

"Qu'est-ce qu'il se passe ?

Ben, qui était de dos, se retourna, tout souriant.

- Hein ? Oh, non rien, ta tante est géniale.

Première nouvelle.

- Et de quoi est-ce que vous parlez ? Demanda Alex.

- De Gandalf.

"Oh non ..."

Le jeune homme ferma les yeux et soupira bruyamment. Il faut dire que c'était une des premières choses qu'il avait remarquées, à son arrivée ici quatre années plus tôt.

Il s'en rappelait comme si tout cela s'était déroulé la veille _Les traumatismes de cette ampleur sont plutôt longs à guérir_.

Le jeune diplômé était arrivé le soir, vers dix ou onze heures. Il était de voyage depuis tôt le matin, et n'avait pas pu subvenir à ses besoins depuis lors. Ainsi, à peine avait-il échangé quelques banalités bancales avec son futur collègue qu'il s'empressait de filer là où sa vessie lui ordonnait. Il était d'ailleurs tellement pressé, qu'il n'avait pas pris le temps d'allumer une quelconque lumière, et était plongé dans le noir.

Une fois qu'il eût finit ses affaires, il se releva pour s'habiller, et en profita pour appuyer sur l'interrupteur.

C'est ainsi qu'il se retrouva nez à nez avec une statue grandeur nature de Gandalf, arborant son air le plus mystérieux, son regard plongé dans le sien. Il en resta bouche bée. C'est d'ailleurs à ce moment qu'il avait renié tout respect à l'égard de son étrange colocataire.

Il comprenait bien pourquoi, donc, Emie avait le besoin de parler de cette rencontre absurde avec la statue d'un mètre quatre-vingt planquée dans les toilettes.

- Ah. Il ... Faudrait peut-être songer à le changer de place, un jour. Pour éviter de traumatiser nos futurs invités. Comme une certaine Samantha, par exemple.

- Alex !

- Quoi ? Ca ferait enfin de la place dans cette foutue pièce ! On pourrait le donner à une œuvre caritative ...

- Il est très bien là où il est actuellement. Et les personnes que ça gênera s'en iront !

Alexandre s'avança de quelques pas vers son ami.

- Sais-tu combien de temps je me suis retenu d'aller me soulager dans cette pièce ? Hein ? Deux jours !

- Quoi ?

- Tu as bien entendu ! Deux jours !

Emie, qui n'avait émit aucune réflexion depuis le commencement du débat, attira l'attention des deux plus jeunes sur une des pages de son carnet bleu.

"Moi, je le trouve plutôt charmant."

C'est une plaisanterie !

- J'abandonne. Je retourne en cuisine."

Sur ce, il se hâta de les éloigner de son champ de vision et retourna à ses fourneaux. Cela faisait seulement quelques heures qu'Emie était ici, et elle créait déjà polémique.

 Bienvenue chez les fous.

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