Ana, en proie au trouble, dévisagea l'endroit où le mage s'était tenu un peu plus tôt, soudain consciente de ce qu'elle avait fait. Elle s'agrippa au meuble le plus proche, tremblante. La princesse détestait agir sous l'emprise de l'émotion. Selon elle, cela était révélateur d'une immaturité excessive.
Elle soupira et se laissa tomber à terre; les dernières paroles d'Alastair tournaient en boucle dans sa tête.
- Railhgur htaln u'tzarriyz, murmura-t-elle.
Le chant qu'avait entonné le mage était le symbole de l'union entre l'humanité, la sorcellerie et la monarchie. Un hymne entonné lors des grandes solennités du royaume.
- Quelle ironie, persifla Ana, abattant son poing contre le sol.
Chanter l'entente entre mages et humains, alors même que la princesse brisait le lien l'attachant à Alastair, était une moquerie qu'elle avait du mal à tolérer. Elle ne s'attendait pas à être confrontée à l'insolence de son compagnon et, surprise par son comportement, elle s'était sentie rougir de honte. Tout en elle lui criait de courir après le sorcier, de le retenir et de lui présenter ses excuses. Mais de telles actions étaient le reflet d'une faiblesse extrême contre laquelle la princesse avait lutté afin de se faire entendre au sein du royaume. Elle ne pouvait gâcher des années d'efforts effrénés à cause de quelques sentiments.
Ana se releva en un soupir et rejoint son lit. Les événements de la journée l'avaient épuisée et ceux à venir n'allaient pas lui laisser de répit.
Elle eut du mal à trouver le sommeil cette nuit-ci. Peut-être à cause de la lune qui semblait briller bien plus qu'à l'accoutumée. Ses rayons irisés se reflétaient sur les murs bleus de la chambre, les faisant paraître couverts de paillettes.
« Ou d'étoiles », se dit la princesse tout en laissant échapper un soupir las.
La réalité était cependant bien plus sombre. De nombreux mauvais rêves étaient venus troubler le repos de la jeune fille, la réveillant à maintes reprises. Elle se revoyait, en face d'Alastair, brisant les coutures de son complet. Elle entendait son chant se distordre et percevait une lueur malsaine dans les yeux de son ami; un feu brûlant naissait au creux de son estomac et l'immolait tandis qu'elle se débattait et hurlait à l'aide. Le mage, lui, riait à gorge déployée face à ce spectacle de torture.
La princesse refusait de céder à la voix qui lui murmurait de se sentir coupable. Bien qu'Alastair ait été à son service depuis plus d'une décennie, elle ne pouvait écouter son coeur. Qu'importe l'affection qu'il lui portait; Ana avait un objectif en tête et ne comptait pas le perdre de vue. Même si cela signifiait qu'il fallait qu'elle éloigne son meilleur conseiller.
Suite à ces pensées, elle repoussa la couette duveteuse qui l'étouffait et se redressa, non sans bailler une ou deux fois. Quelques mèches s'étaient collées à sa nuque, couverte d'une fine pellicule de sueur. Malgré l'absence de soleil, il faisait toujours très chaud à Noctalea, ce qui rendait les nuits vite humides.
La jeune fille fit sa toilette sans s'attarder, veillant à ne pas faire de bruit. Pour rien au monde, elle n'aurait voulu voir Trissia s'affoler face à ses yeux injectés de sang, auréolés de tout un camaïeu de bleu. Encore à moitié endormie, elle enfila dans le plus grand des silences, une paire de souliers, ainsi qu'une cape en lin sombre et quitta ses quartiers aussi discrètement qu'elle l'avait été durant sa brève préparation.
Le palais était très calme à cette heure-ci. Les domestiques avaient été congédiés; les nobles, mages et invités de la cour se prélassaient dans les lieux qui leur avaient été attribués.
La princesse adorait se promener lorsque le monde était encore endormi. Elle se sentait plus libre, moins accablée par le jugement de tous. Cela lui donnait le temps de réfléchir à voix haute, de vivre comme elle l'entendait. Elle s'installa au bord d'une fenêtre et contempla la ville qui s'étendait en contrebas. De nombreuses lanternes brillaient, s'apparentant à de jeunes et vives lucioles. Les rires cristallins de quelques enfants lui parvenaient aux oreilles, l'emplissant d'un sentiment de légèreté. Contrairement aux nobles, les gens du peuple n'avaient pas d'emploi du temps précis. Les nuits infinies rendaient l'établissement d'heures assez compliqué, et peu de personnes avaient accès aux sabliers, véritables objets de luxe. Ana enviait souvent ces êtres qui vivaient sans courir après les minutes. Ils étaient comme piégés dans une dimension parallèle à la sienne, une dimension où la vie s'écoulait sans limites, où les secondes s'étendaient pour devenir des heures, des jours puis des années, sans jamais connaître de fin, si ce n'est la mort. La ville était de ce fait, toujours animée. De la fenêtre, la princesse pouvait profiter des subtiles effluves d'olives fraîches, de l'odeur fumée de sardines des Landes du Sud, du piquant de tomates séchées, mises à mariner dans toute sortes d'épices du soleil. Elle se surprit à saliver ce qui la fit légèrement sourire.
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ABYMES ENCHANTÉES
FanteziePar delà les plaines sèches des Terres du Sud, le Royaume de Noctalea trône, sous les scintillements attentifs des étoiles. Contrée éternellement plongée dans la nuit, ses habitants vouent un culte aux astres qui les surplombent. Ils ne se doutent...
