Balthazar n'en revenait pas. Quand Ana lui avait proposé qu'ils apprennent à se connaître, il s'était imaginé tout, sauf ça. Il s'attendait à ce qu'elle pleurniche contre son uniforme si difficilement acquis. Il s'était vu avec elle, assis sur une peau d'ours épaisse, le regard vide et porté sur ses pieds, feignant de l'écouter se plaindre du Prince et insulter les étoiles.
Mais il n'en était rien. La magie qui émanait d'elle était réelle et ses larmes ne l'étaient pas.
- Comment est-ce possible? peina-t-il à lui demander.
La jeune fille l'observa, son sempiternel rictus suspendu aux lèvres. Elle déplia ses doigts, toujours illuminés.
- Il suffit d'un peu de chance.
Balthazar fronça les sourcils. De la chance? Il se remémora les longues lunaisons de souffrance qui avaient accompagné son entraînement. Il ne comptait plus les brûlures causées par une mauvaise maîtrise de son pouvoir. Ses mains, tout comme celles des autres Faerys, avaient connu de jours meilleurs. Il les compara à celles de la Princesse, aussi pâles que de la porcelaine. La peau du Fa était, à l'inverse, noircie par endroits. Ses doigts se terminaient en phalanges si sombres qu'elles semblaient couvertes de suie. Cet aspect si particulier n'était pas repoussant pour le peuple de Noctalea et en fascinait même certains. Cependant, las d'attirer les regards, de nombreux mages portaient des gants d'une blancheur immaculée, afin de masquer leur particularité. A l'inverse, Anastasia se présentait toujours enveloppée dans le moins d'étoffes possibles. La robe qu'elle revêtait à cet instant même le confirmait.
Balthazar ne put détacher son regard de l'expression ravie de la souveraine. Il sentit monter en lui un sentiment violent. Ses dents grincèrent, sensation qui ne calma pas ses nerfs, bien au contraire.
- De la chance? répéta-t-il la gorge aussi serrée que ses poings.
Anastasia le dévisagea, se rendant enfin compte de la colère qui déformait ses traits élégants. Son sourire s'évanouit alors que Balthazar arrachait les gants qui recouvraient sa peau. Il les jeta sur le côté, et brandit ses mains face à la princesse. Elle sursauta, surprise par l'élan de violence qui s'était emparé du mage.
- Il n'y a rien de tel que la chance, votre Altesse, siffla le Fa. Tout n'est que question de mérite.
Il fit remuer ses doigts, comme pinçant les cordes d'un instrument imaginaire.
Anastasia observa tour à tour Balthazar et sa peau charbonneuse. Ce dernier s'apprêtait à renchérir quand la princesse l'en empêcha.
- Vous ne contrôlez pas assez vos humeurs, expliqua-t-elle le plus simplement du monde.
- Pardon?
La jeune fille ne répondit pas. Elle saisit les mains du mage et entreprit d'y laisser glisser ses doigts, dessinant par dessus les lignes creuses qui ornaient les paumes de l'homme. Il sembla à ce dernier qu'elle se parlait à elle-même, car ses lèvres remuaient comme pour former des mots. Cependant, aucun son ne sortait de la bouche de la souveraine.
Quelle étrange créature.
Ce contact ne lui plaisait guère. Son initiateur aux arts faerys, Fa Cyrano, lui avait inculqué des valeurs fortes. Et parmi celles-ci, la promiscuité entre mages et royaux était inscrite comme fait accablant. Nul ne pouvait se dire ensorceleur s'il entretenait une quelconque relation avec un membre de la famille royale. Et en cela, Balthazar croyait plus que tout. Peu habitué au contact physique, il se raidit alors et voulut y mettre un terme. Ana, percevant sa gêne, ne l'en dissuada pas, et mit de la distance entre eux. Elle se leva, et épousseta sa robe et sa cape qui s'étaient couvertes de terreau sec.
- Cessez donc de vous lamenter. Ce comportement ne vous sied pas, souffla-t-elle si bas qu'il fut difficile de comprendre ce qu'elle venait de dire.
La jeune fille offrit son bras au mage pour l'aider à se relever. Les yeux toujours aussi sombres, il n'accepta pas son aide et bondit sur ses jambes.
Ana haussa les épaules, peu impressionnée par son caprice. Elle savait les mages susceptibles et cela ne la chamboulait pas le moins du monde. Elle ne se focalisa pas sur l'homme et fit apparaître deux petits sabliers aux grains d'or. D'un geste rapide, les objets de valeur s'évaporèrent.
- Vous m'avez mise en retard, Fa, soupira la princesse.
Le mage la dévisagea, éberlué. Il ne la comprenait pas. La souveraine était si particulière. Elle semblait être à la merci de toute la colère du monde et l'instant d'après, incarner la sérénité dans toute sa splendeur. Épuisé par les réflexions qui s'enchaînaient dans son esprit, Balthazar s'intima de reprendre de la prestance. Si Cyrano le voyait dans cet état, il le sermonnerait jusqu'à l'aube. Le mage se redressa donc, et son visage revêtit une expression impassible. En un rien de temps, il fut un tout nouvel homme.
- Rentrons au château, Anastasia.
A l'entente de son nom, la jeune fille dévisagea le brun et haussa un sourcil. Elle éclata de rire et sa voix, aussi claire que de l'eau de source, résonna dans tous les coins de la verrière.
- Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle, s'irrita Balthazar.
Il perdait patience et peinait à faire preuve d'autorité. Anastasia l'ignora et ses yeux se firent plus espiègles qu'ils ne l'étaient déjà.
Sans plus attendre, elle enchaîna une gestuelle complexe, signant des formes abstraites dans l'air.
Le mage ne comprit que trop tard que la princesse lançait un sort. La technique de cette dernière était si perfectionnée, et ses mouvements, si rapides, que seul un œil entraîné aurait pu déchiffrer son charme.
Avant qu'il ne puisse l'arrêter, la princesse se volatilisa, ne laissant derrière elle que son odeur particulière, mélange de cannelle et d'agrumes.
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ABYMES ENCHANTÉES
FantasíaPar delà les plaines sèches des Terres du Sud, le Royaume de Noctalea trône, sous les scintillements attentifs des étoiles. Contrée éternellement plongée dans la nuit, ses habitants vouent un culte aux astres qui les surplombent. Ils ne se doutent...
