- Maman, pourquoi le ciel est-il rempli d'étoiles?
- C'est parce que lorsqu'une personne meurt, elle s'envole très haut et son cœur s'allume pour rappeler au monde que malgré son absence, elle veille encore sur les êtres chers qu'elle a abandonné.
Henri se blottit dans les bras de sa mère, tandis que cette dernière lui fredonnait un air doux. Sa voix se brisa au bout de quelques paroles.
Un long silence s'en suivit.
- Toi aussi, tu vas devenir une étoile? demanda le petit garçon, mettant un terme à la taciturnité.
- Oui mon chéri, murmura la mère en resserrant son étreinte autour de l'enfant.
- Mais pas maintenant, n'est-ce pas? Tu vas devenir une étoile quand tu seras vieille! s'exclama-t-il guilleret.
La jeune femme ouvrit sa bouche, mais la referma aussitôt. Prenant une grande inspiration, elle acquiesça en souriant tristement puis replongea dans son mutisme. Son regard suivit celui de son fils et tous deux contemplèrent le ciel nocturne.
Quand Henri éternua, la femme l'envoya se coucher. Il ne riposta pas et tenta tant bien que mal d'étouffer un bâillement.
- À demain maman, chuchota-t-il, en déposant un énorme baiser sur la joue rosie par le froid de sa mère.
- À demain, souffla-t-elle, les yeux brillants.
Alors que son fils était parti depuis plusieurs heures, Adélaïde n'avait pas bougé. Elle était assise sur un banc, entre deux allées de roses blanches et enveloppée dans un châle en soie. Ses mains étaient glacées et ses lèvres tremblaient.
- Tu es encore dehors? demanda une voix grave.
La jeune femme sursauta et se retourna, le regard sévère.
- Et alors? demanda-t-elle avec dédain.
Le Roi soupira et vint s'installer à côté d'elle.
- Tu sais, ce ne sera simple pour aucun d'entre nous.
La jeune femme baissa la tête, et quelques larmes tombèrent sur ses poings serrés.
- Alors pourquoi le faire?
- Nous n'avons plus le choix. Et ce depuis des décennies.
Adélaïde leva ses yeux rougis par les pleurs.
- Tu vas me sacrifier, sanglota-t-elle.
Le Roi ne dit rien, il se contenta de regarder à son tour, les milliers d'étoiles qui illuminaient le ciel.
- Je ne vais pas...
- Ne dis plus rien, chuchota-t-elle en l'interrompant.
Elle posa son index sur les lèvres de son époux pour l'empêcher de parler, puis y déposa un chaste baiser. Elle se leva ensuite, et observa le ciel une dernière fois.
- À tout à l'heure, prononça-t-elle avec difficulté.
La Reine marcha d'un pas assuré. Elle ne voulait pas que son époux remarque ses jambes flageolantes, ni ses spasmes incontrôlables. Une fois hors de vue, elle se mit à courir le long des interminables couloirs du château, cherchant à rejoindre la chambre de ses enfants.
Après quelques longues minutes de course effrénée elle arriva finalement là où elle le souhaitait, essoufflée.
- Henri, Ana, murmura-t-elle.
Les enfants ne dirent rien. Morphée les tenait dans ses bras depuis bientôt trois heures. Adélaïde s'approcha silencieusement des lits royaux et s'agenouilla, en posant ses mains dans celles de ses deux enfants. Ils respiraient calmement. Sur leur visage se lisait l'innocence de la jeunesse.
Adélaïde caressa maternellement leur front, et décida de s'exorciser à travers la parole. Même s'ils n'entendaient pas ce qu'elle allait leur annoncer, la jeune femme ne pourrait pas s'en vouloir d'avoir gardé sous silence sa malédiction.
- Je... Maman vous a menti. Parfois, murmura-t-elle, tandis que les larmes perlaient de ses yeux, parfois, reprit-elle, une personne doit devenir une étoile plus tôt. Et... c'est comme ça, on ne peut pas l'empêcher.
Elle renifla, puis continua.
- Je suis désolée. Je...
Sa voix se brisa. Si elle restait ne serait-ce qu'une minute de plus dans la pièce, elle allait mourir de chagrin. Adélaïde se leva donc, et s'enfuit en courant de la chambre. Elle ne pouvait pas supporter la douleur de quitter ses propres enfants. Alors autant s'éloigner d'eux rapidement.
La Reine trébucha à maintes reprises contre les épais tapis du palais, et finit par se laisser tomber, épuisée par son désespoir. Elle tapa du poing contre le sol, maudissant ses ancêtres, maudissant son époux, maudissant aussi le royaume sur lequel ils régnaient depuis maintenant des années.
-Pourquoi? cracha-t-elle alors que ses lèvres avaient pris le goût salé de ses larmes. Pourquoi? redemanda-t-elle, la tête enfouie entre ses deux mains.
Elle se releva et lissa les plis de sa robe, sa respiration entrecoupée de sanglots.
- Maman?
Adélaïde fit volte-face.
- Henri, prononça-t-elle, le visage déformé par la peur. Henri, retourne dormir. Tu.. tu dois aller dormir.
- Maman... tu pleures? demanda le petit garçon surpris.
- Quoi? Non, bien-sûr que non, rit-elle faussement, masquant sa peine sous un sourire.
L'enfant ne semblait pas convaincu.Il ne bougea pas, et continua d'observer sa mère.
Au bout de quelques secondes, le son d'un cor retentit dans toute la ville. Il annonçait le fin d'un cycle nocturne. En temps normal, les vibrations de l'instrument enveloppaient la souveraine et la réconfortaient. Pourtant, à cet instant, les notes graves rappelaient amèrement un son de glas, ce qui donna la chair de poule à la Reine.
Le Roi apparut à ce moment là.
- Adèle, l'heure est venue.
La jeune femme lança un regard affolé à son époux, puis à son fils, qui lui aussi semblait inquiet.
- L'heure est venue pour quoi Papa?
Voyant qu'il garderait le silence, l'enfant insista.
- Papa répond-moi! pleura-t-il.
- Non! Non, Henri... ne pleure pas, sanglota sa mère.
Le Roi affichait un masque impassible. Il se tenait bien droit, le regard fixé sur son épouse.
- L'heure est venue, répéta-t-il.
Adélaïde prit une grande inspiration et essuya ses larmes d'un revers de manche. Elle leva la tête une dernière fois, vers le ciel qu'elle chérissait tant. Ses mains frémissaient de crainte, et de ses yeux bleus coulaient des dizaines de petites larmes.
- Maman... Maman, tu brilles...
La femme ferma les yeux et respira profondément, tandis que ses doigts tombaient en poussière lumineuse.
- Maman... mais qu'est-ce qu'il t'arrive? cria l'enfant, horrifié par le spectacle qui s'offrait à lui.
Il se jeta sur sa mère, mais le Roi le rattrapa avant qu'il ne puisse la toucher. Pourtant, Henri ne se laissa pas faire, il se débattit, gigota dans tous les sens, en espérant que son père le lâcherait. Mais ce fut en vain.
- Mais pourquoi ?! ne cessa-t-il de demander. Pourquoi est-ce que tu deviens une étoile? Mais... tu ne peux pas... tu n'es pas vieille! se lamenta-t-il.
La mère ne répondit pas. Elle regarda Henri une dernière fois, et ne le quitta des yeux qu'au dernier moment.
- Je suis désolée... murmura-t-elle en pleurant, alors que tout son corps n'était plus que lumière, et que son cœur étincelait de mille feux.
Elle était consciente de son mensonge. Elle savait que Henri n'allait jamais lui pardonner sa trahison, et qu'il la haïrait à tout jamais. Et qu'il haïrait à tout jamais les étoiles, ces traîtresses.
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ABYMES ENCHANTÉES
خيال (فانتازيا)Par delà les plaines sèches des Terres du Sud, le Royaume de Noctalea trône, sous les scintillements attentifs des étoiles. Contrée éternellement plongée dans la nuit, ses habitants vouent un culte aux astres qui les surplombent. Ils ne se doutent...
