Chapitre 3

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La lame de silex frappa la pyrite, qui dégagea une brusque étincelle, enflammant ainsi l'amadou. La main prit avec délicatesse le support en métal de la flamme naissante et l'approcha du cigare. Le tabac fut porté peu à peu à incandescence et l'homme souffla doucement sur le pied jusqu'à avoir un petit soupir de plaisir avant de tirer doucement sur la tête. Un nuage de fumée se dégagea du nez et de la bouche de l'écossais qui se laissa aller contre l'arbre, fermant les yeux et appréciant le moment.

Jean Baptiste sourit devant la scène qui avait un côté comique. Le géant roux semblait dans son élément avec ses vêtements traditionnels, son pistolet à la ceinture. L'immense hêtre qui étalait son ombrage au-dessus d'eux mouchetait son visage de tâche de lumières, ajoutant à la sensation de force qu'il dégageait. Et pourtant l'épais cigare venait entacher la scène. Pourtant, signe de distinction en ce XVIIIème siècle, le tabac dans les mains de l'écossais semblait au contraire vulgaire, symbole de paresse et de farniente. Il ressemblait à un de ces financiers allemands, toujours à l'affût du moindre thaler. Mais le capitaine de Lande n'était pas de ceux qui faisait une remontrance sur un simple aspect physique, lui-même n'était guère présentable après quelques goulées de vin de trop. A cet instant précis, il désirait particulièrement se reposer. La semaine avait été éreintante et maintenant que la compagnie avait trouvé un campement propice, Jean Baptiste n'avait que ce simple besoin de farniente. Il avait retiré bottes et ceinturon, pour s'allonger dans l'herbe, laissant le bout de ses pieds frôler la surface du ruisseau qui coulait dans la prairie près de laquelle ils s'étaient installés la veille. Les petits clapotis étaient étrangement reposants, ainsi que la chaleur douce du printemps américain qui réchauffait son corps alangui. Il replia un bras derrière sa tête et son regard se perdit dans le feuillage de l'arbre, faisant monter des souvenirs en lui.

Les étés de son Alsace natale lui manquaient parfois, bien que son départ datât de moins d'une année. Il regrettait également l'absence de sa famille. Son père était de cette petite noblesse traditionnelle, plus allemande et autrichienne que française, réformé jusqu'à la moelle et qui avait éduqué son fils de cette manière. Mais le blanc royal et le lys d'or étaient autant d'oriflammes pour l'aîné familial qu'il avait décidé de combattre pour la France. Mais l'Europe ne lui suffisait pas... Son enfance était faite des contes sur la sauvage Amérique, le glorieux Canada ou encore les mystérieux comptoirs des Indes Orientales. De même, Jean Baptiste était né après le passage de Strasbourg, fief de sa naissance, à la couronne française et se considérait français plus qu'allemand. Aussi avait-il refusé le grade de Lieutenant que désirait lui acheter son père à la forteresse de Khel. Alors s'était engagé un conflit qui avait fait trembler les fondations de la maison Von Schwarz Stonnen Rhäin, son véritable nom. Soutenu par son jeune frère et sa mère, Jean Baptiste avait su faire plier son père qui avait consenti à l'armer, l'équiper et le financer pour se rendre où il le souhaiterait. Là le jeune homme s'était embarqué pour un voyage jusqu'à Saint Malo où une escadre se préparait à traverser l'Atlantique pour briser le blocus du Saint Laurent.

Et moins de six mois plus tard, il se retrouvait capitaine de l'armée royale canadienne et à la tête d'une troupe de franc tireurs. Et surtout il était heureux. Jean Baptiste avait l'impression que sa vie n'avait tendu qu'à vivre cette période pour devenir la personne qu'il était à ce jour. Non qu'il eût été malheureux lors de sa jeunesse bien au contraire mais l'alsacien avait eu ce désir intense de... se construire par son mérite et sa volonté. En paix avec lui-même, il ne sentit guère ses yeux se fermer peu à peu tandis son esprit vagabondait dans ses pensées et que le sommeil s'emparait de lui doucement.

Une douleur aux côtés le réveilla en sursaut. Il résista cependant à l'envie de se réveiller, se doutant de l'identité de la personne qui la tatillonnait de sa botte. L'écossais ne perdait rien pour attendre. Jean Baptiste eut un gémissement ensommeillé et fit semblant de se retourner dans son sommeil alors qu'il sentait s'armer un nouveau coup à droite. Lorsque qu'il y'eut un mouvement d'air, il ouvrit les yeux, attrapa le pied et tira dessus sauvagement, avec suffisamment de force pour déséquilibrer l'assaillant. Le capitaine appuya de tout son poids, faisant basculer la silhouette qui s'écroula sur le dos, soufflant l'air de ses poumons. Profitant de la surprise, l'alsacien bondit et l'écrasa sous son poids avant de placer sa botte sous la gorge de son adversaire. Il eut un éclat de rire et jeta sa tête en arrière, savourant le goût de la victoire sur le colosse.

Une Odeur de PoudreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant