Juste à temps

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Les vingt secondes qui me séparent du rez-de-chaussée me paraissent étirées à l'infini. En quelques enjambées, je rejoins ma voiture et démarre en trombe. Je franchis le portail en accélérant brutalement et me retrouve perdu dans le flux des autres automobiles. Il me faut environ vingt minutes pour atteindre la gare de Waterloo, compte tenu de la circulation moyennement fluide. Quinze si je me débrouille bien. Ni une, ni deux, je me déporte sur une voie rapide et double tout ce que je peux. Je vois à peine les panneaux. J'ai la boule au ventre, cette angoisse grandissante qui me donne envie de vomir sur le volant. Et la boule tourne, et la boule roule et se cogne à l'intérieur de mes entrailles, me blessant un peu plus à chaque impact.

Putain Louis, reste où tu es. Surtout, ne fais pas de conneries. J'arrive, je viens te chercher.

Te sauver.

Lorsque j'aperçois le haut bâtiment, ma peur redouble, remonte jusqu'à mon œsophage dans un filet de bile. Je n'ai jamais été le type courageux qui s'interpose et agit pour changer les choses. Aujourd'hui c'est la première fois, et sûrement pas la dernière. J'ai toujours cru à la nécessité des actions, au destin. Mais si on était libre de faire ce que l'on voulait véritablement ?

Tout ce que je souhaite à cet instant, c'est que tout se passe bien.

Et si ça avait dégénéré ? Et si la police était là ?

Ce n'est plus le moment d'émettre des hypothèses et d'imaginer des scénarios catastrophes, à présent. C'est celui de garer négligemment sa caisse sur le parking et de se ruer vers les escaliers de pierre qui descendent vers les quais.

Car à cet instant, plus rien ne compte, sauf lui.

Arrivé en bas de la cage d'escaliers, je crois reconnaître l'endroit de l'interpellation. Mais il n'y a plus personne. Seules gisent au sol deux couvertures élimées, déchirées, et une bouteille vide.

Je n'ai pas de temps à perdre. Sans hésiter, je m'élance vers le quai. Je m'époumone, bousculant sans ménagement les voyageurs qui se trouvent sur mon chemin.

-Louis ! C'est moi, c'est Harry !

Je me fiche bien de leur mécontentement, de leurs protestations, ou de leurs insultes. Je n'ai pas le temps de m'excuser. Je me faufile dans la foule hétéroclite, faisant glisser mon regard sur chacun des individus que j'aperçois. Mon cœur tressaillit à chaque fois que je crois voir une veste en jean, un sac à dos rouge.

Mais pas de Louis à l'horizon.

-Louis !

Aucune trace de lui, ni de ses deux compagnons d'ailleurs. Comme si la scène à laquelle j'avais assisté à la télévision n'était qu'un mirage, une mauvaise farce de mon esprit. Je commence sérieusement à désespérer. J'erre de quai en quai, de voie en voie, continuant vainement ma quête. Je me demande s'ils vont bien. En tout cas, il ne me semble pas avoir vu un seul policier, gendarme ou agent s'agiter. Les paparazzis ont dû prendre la fuite avant que la bagarre n'avertisse la sécurité. A vrai dire, ça me rassure. Que se serait-il passé si Louis s'était fait attraper ? Il aurait sûrement été embarqué, et je ne l'aurais plus revu. Plus jamais... Le pincement qui me serre le cœur me procure un sentiment mêlé de honte et de chagrin.

"Le TGV 54862 en provenance de Manchester arrive en gare. Eloignez-vous de la bordure du quai."

L'annonce qui grésille dans les haut-parleurs de la gare me sert de mes réflexions pathétiques. Trêve de lamentations, Harry !

A tout hasard, je m'approche du train qui vient de s'arrêter sur la voie L. Des inconnus en descendent. Je les regarde s'éloigner, leur sac à la main. D'autres traînent leur valise derrière eux et vont retrouver le confort de leur maison, ou découvrir un nouvel horizon. Il y en a qui courent, radieux, pour se jeter dans les bras d'une mère, d'un père, ou encore d'un être aimé. Et puis il y a ceux qui embarquent, l'air soucieux, impatient, déterminé. Ce qui est sûr, c'est que chacun de ces individus a un but.

Et il y a moi, qui ne sais ni où aller, ni où il est. Réfléchis, et vite ! Si j'étais Louis, où est-ce que j'irais après ce genre d'incident ? Qu'est-ce que je ferais ? Mais aucune réponse ne me vient, évidemment. Comment pourrais-je retrouver quelqu'un dont je ne connais que le prénom et l'apparence ? Quelqu'un qui n'a aucune attaches, aucune maison, aucun refuge... Je n'ai même pas de photo de lui. Je dois me rendre à l'évidence : c'est peine perdue.

Presque inconsciemment, je me déplace lentement en longeant le train. Il est immense, je n'en vois pas le bout. Je tente de distinguer une silhouette familière à travers les vitres, mais le reflet aveuglant ne me renvoie que mon air dépité. Je suis tenté de rebrousser chemin, de rentrer chez moi, retrouver mon frère et faire comme si j'avais je n'avais croisé la route de cet étrange garçon. Mais maintenant que je suis ici, il est trop tard. Je suis venu le chercher, et il est hors de question de repartir sans lui.

Raisonne toi, il serait plus facile de retrouver une aiguille dans une meule de foin que Louis dans la fourmilière de cette gare... ou de Londres tout entier ! Rentre chez toi, tu n'es pas responsable de ce qui lui arrive.

C'est ce que me crie ma conscience, tentant à tout prix de m'attirer à nouveau dans son gouffre. Me réduisant à nouveau à l'image du banquier riche mais dépressif, indifférent à la misère du monde et égoïste. Et après tout, c'est bien ce que je suis... Peu importe mes désirs, peu importe cette illusion plus vraie que nature que l'homme est libre et qu'il peut se déterminer lui-même. Je suis destiné à être un énorme minable. Quoi que je fasse, je serai toujours ramené sur le chemin qui m'a été tracé par je ne sais quel designer de la race humaine.

Alors je l'écoute, cette conscience vicieuse, et je fais demi-tour. Mais ce n'est pas comme d'habitude, comme à chaque fois que je me résigne. A chacun de mes pas, c'est un feu qui se déclenche dans tout mon être. Je suis en ébullition, car deux forces indicibles s'affrontent en duel : ma raison, et mon cœur. Je ne sais pas lequel des deux espère avec une force incroyable qu'il soit réellement là. Tout ce que je sais, c'est que Louis est toujours dans mes pensées.


Et tandis que mon être se livre une bataille acharnée, j'obtiens enfin mon expiation.


Deux coups tapés contre une vitre.

Je tourne la tête. Je ne le vois pas.

Mais je sais que c'est lui.

Sortir de l'ombreDes histoires addictives. Découvrez maintenant