- C'est juste parce que... J'ai vu cette photo, sur ton bureau.
Il tourne d'un coup la tête vers moi, furieux.
- Quoi ? Putain Jess, c'est des trucs privés ! gronda-t-il en se redressant d'un coup du canapé.
- Ouais mais... J'ai juste regardé, c'est tout.
Je le vois fermer les yeux en soupirant, puis il s'affale de nouveau sur le sofa. Il semble réfléchir pendant de longues secondes, durant lesquelles je préférai ne pas l'interrompre.
J'observai ses sourcils froncés, et ses yeux fermés sur de longs cils bruns. La courbe de sa mâchoire se contractait alors qu'il était en pleine réflexion. J'avais envie de caresser cet angle de son visage, voir sa réaction. Mais il ouvrit les yeux, me ramenant sur terre.
- Allison... Elle était triste. Depuis le début, je l'ai toujours connu triste. C'est peut-être ça qui m'a attiré chez elle...
Mes yeux s'agrandissent. Il allait vraiment me parler d'elle ? Moi qui pensais que c'était peine perdue, vu comment il m'avait répondue.
- Je me suis dit que je pouvais la sauver. Je veux dire... La rendre heureuse, tu vois ? Et elle l'a été ! expliqua-t-il en relevant la tête pour me regarder. Mais pas assez, je suppose.
Il inspira profondément, et baissa les yeux, gardant son visage tourné dans ma direction. Tout ça avait l'air si douloureux à raconter.
- Ses parents lui faisaient tout voir, elle n'avait vraiment pas une vie facile. Son père lui faisait des choses atroces, raconta-t-il en grimaçant de dégout. Elle était trop fragile pour faire quoi que ce soit, je voulais devenir sa force. Si tu savais le nombre de fois où je suis allé voir ses parents pour les engueuler !
Il était de nouveau en colère maintenant. Alors je vins prendre une de ses mains libres qui dépassaient de la couverture pour le rassurer. Et à mon plus grand étonnement, je le sentis se détendre.
- Mais, ils voulaient jamais rien entendre. Je lui ai conseillé d'aller voir la police, mais elle ne voulait pas, car elle risquait de se retrouver en famille d'accueil, loin de... Loin de Dylan...
- Dylan ? demandai-je, surprise.
- Elle était amoureuse de lui. Pas de moi, Jess. Moi, j'étais fou d'elle, je ne voyais qu'elle. Mais elle est tombée amoureuse de lui. Ils sont sortis ensembles, mais ça n'a pas collé. Ça l'a brisé encore plus qu'elle ne l'était.
Sa voix se fendit, et il se retint de pleurer. Mais sa lèvre tremblante le trahissait. Voilà pourquoi il y avait une telle amertume entre les deux garçons.
- Et un jour, j'ai reçu un message, et j'ai tout de suite compris ce qu'elle allait faire. Je l'ai cherché, je me suis retrouvé devant la gare. Et je l'ai vu... Mais s'était trop tard. J'ai pas pu... J'ai pas su la sauver !
Je n'hésitai pas une seconde de plus pour le prendre dans mes bras et le serrer contre moi. Je sens ses mains s'accrocher à mon vêtement dans mon dos. Il en avait besoin, il avait besoin de ce réconfort.
- C'est pas ta faute, Thomas. Jamais. Ne pense jamais que c'est ta faute. Elle a fait un choix, ce n'était pas le meilleur, mais tu n'y aies pour rien.
Je l'entends renifler contre mon épaule.
- J'aurais pu la rendre heureuse, j'en suis sûr, j'aurais pu... bredouilla-t-il en s'agrippant à mon dos, comme si sa vie en dépendait.
- Ça va aller... C'est du passé, tu peux t'en remettre. Rappelle-toi ce que je t'ai dit hier. On peut toujours s'en...
- Tu comprends pas, Jess ! cria-t-il en se reculant d'un coup de moi.
Il était proche, mais assez éloigné pour que je puisse voir son visage emplie de douleur et de tristesse. Il avait les dents serrées, et les joues humides de ses larmes fraichement versées. Ses mains étaient désormais posées sur mes bras, les serrant à m'en faire mal.
- On n'est pas tous pareil ! continua-t-il sans me lâcher du regard. T'es peut-être passé au dessus de la mort de ton frère, mais moi j'y arrive pas, tu comprends ? C'est trop dur !
- Mais tu peux, je t'assure, tu peux y arriver ! Moi, je serais là pour t'aider ?
- Toi ? demanda-t-il, le rire jaune. Qu'est-ce que tu vas faire, hein ? questionna-t-il de nouveau tout en se levant du canapé sans me lâcher du regard. Bordel, tu lui ressembles comme deux goutes d'eaux ! Tu fais tout sauf me faciliter la tâche ! Qu'est-ce que tu comprends pas dans « j'étais fou d'elle » ? Et toi, tu débarques, t'es son sosie, et tu penses que tout ira bien ? Mais chaque fois que je te croise dans un couloir, que je te vois en classe, que tu viens me parler, j'ai l'impression de devenir timbré ! hurla-t-il cette fois.
Les veines de son cou étaient désormais facilement visibles, et son visage était devenu rouge à force d'énervement. Je ne savais pas quoi dire, l'entendre hurler me laissait bouche bée. D'un coup, il agrippe ses cheveux tout en fermant fortement les yeux.
- Merde Jess, je comprends pas ce qu'il m'arrive, mais je sais que c'est le fantôme d'Allison qui fait ça ! Et j'ai l'impression de devenir fou chaque fois que t'es là ! Je... Je comprends plus rien ! Et tout ce que je veux, c'est que ça s'arrête ! Je veux retrouver la paix, juste... La paix !
Il passe finalement ses mains sur son visage en reniflant. D'un coup, il est de nouveau calme. Moi qui pensais m'habituer à ses sautes d'humeur, j'étais servie. Et les paroles du blond me retournaient complètement.
- Il faut que... Je vais... Me passer un coup d'eau, murmura-t-il en évitant soigneusement mon regard.
Sans un mot de plus, il se dirigea vers les escaliers et je l'entendis grimper. Moi, j'étais là, assise sur le canapé, pétrifiée. Qu'est-ce qu'il venait de se passer ? Sérieusement, je ne me sentais pas bien du tout. Je voulais juste rentrer chez moi et ne plus entendre parler de cette histoire.
Moi et ma mère aurions pu déménager n'importe où. Mais non. Il avait fallu que j'atterrisse ici, dans ce lycée, avec un garçon bipolaire qui me prenait pour le fantôme de la fille qu'il avait autrefois aimé.
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