Lettre à Silence

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« Cher Silence,

Je t'écris aujourd'hui cette lettre car, ce soir, tu m'a manqué. Une fois de plus, je t'avais convié tard dans a nuit, mais la ville t'a chassé et, avant que les fêtards n'aillent se coucher, me laissant espérer ton entrée, Anxiété est revenue.

Je t'ai attendu mais je crois que tu as eu des soucis sur le chemin. Je le sais, j'ai entendu des étudiants crier au bar en bas de chez moi, si joyeux que je me demande s'ils ne l'étaient pas trop pour l'être réellement. Je les ai entendu, rouler en voiture, leurs pneus crissants sur le béton, leur oreilles torturées par la radio, pour être sûr que tu ne serais pas de la partie. Ils t'ont repoussé, j'en suis désolée. Je crois que tu les intimides, si petit sois-tu. Tu as une prestance et une sagesse telle qu'ils n'osent t'ouvrir leur porte, au risque d'entendre ta vérité.

Je t'avais convié ce soir, j'étais allé chercher un pack chez l'Indien me disant que nous serions bien, tous les deux, attablé autour de ce que Solitude appelle « la pisse du diable ». J'ai ouvert le carton, me disant que le faire en ta présence aurait été un manque de respect, et j'ai décapsulé toutes les bières persuadé que nous les boirions ensemble. J'en ai bu quelques unes, en t'attendant, mais Anxiété est revenu chez nous. Elle n'a pas bien accueilli Amour qui dormait encore dans mon lit. J'aurais aimé que tu lui parles, que tu la fasse taire, mais tu n'es jamais venu. Mon invité s'en est pris à moi, m'accablant de reproches, de sa voix habituellement compréhensive et réconfortante. Il n'avait pas vu Anxiété, cachée dans l'armoire et pensait que je fréquentais encore Contrôle, psychorigide et zélée. Je l'aimais bien, toi aussi tu l'aurais apprécié Silence, il respectait notre relation comme peu le faisaient.

Mais Amour a claqué la porte. Avant que je ne m'écroule, Anxiété a appelé du renfort, je crois qu'elle m'en voulait de l'avoir remplacée, qu'elle développe des sentiments alors que nous ne sommes que colocataires... J'allais entamer l'avant dernière bière mais Peur, Haine, Doute et Tristesse ont torturé mes oreilles de musique infâme. J'ai pleuré. J'ai pleuré mais elles me tenaient les mains et nous dansions... et nous dansions. J'aurais aimé que tu les chasses Silence ; je n'ose rien leur dire car elle sont mes seules amies et que ma colocataire les apprécie, mais c'était toi que j'attendais. Tes conseils, plus précieux que leur tourments, médiateurs entre moi et Anxiété, lui expliquant que la collocation se faisait selon certaines conditions.

Lorsque j'ai déclaré forfait, elles sont restées avec moi. Elles m'ont incité à finir mes bières, sans bulles, d'une traite et m'ont expliqué, une fois mes idées assez embuées pour comprendre, qu'Amour était incertain et qu'il causerait ma perte en m'éloignant d'elles, mes seules amies. J'aurais aimé leur parler de Confiance ou de Joie, que je voyais au détour de quelques couloirs, de quelques regards, mais elles m'en auraient voulues, ses filles sont des pestes et détestent les autres... Je ne sais pas comment tu fais pour les calmer Silence, elles sont ingérables.

En tout cas, j'aurais préféré ta présence. Nous aurions parlé de mes fréquentations, d'Amour, avec qui je pensais faire des efforts, et de comment je pouvais falsifier le bail de l'appartement qu'Anxiété ne voulait pas que je rompe.

J'espère te voir bientôt, j'ai plusieurs rendez-vous avec Obligation dans la semaine à venir, mais peut-être que la ville nous laissera un moment, que les gens ne monopoliseront pas les décibels égoïstement.

Prends soin de toi, tu m'es précieux.

À très bientôt.

Rose Neve. »

Grand rien, petit tout. Grand tout, petit rien.

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