« Les mères traînent à leurs jupes
Leur trousseau long d'enfants bêlants,
Trinqueballés, trinqueballants ;
Les yeux clignants des vieux s'occupent
A refixer, une dernière fois,
Leur coin de terre morne et grise,
Où mord l'averse, où mord la bise,
Où mord le froid. »
« Le départ » d'Emile Verhaeren
« Nous avons dû, finalement, endurer presque un mois de navigation pour rejoindre Surate. Aussi, quand les côtes indiennes nous sont apparues, des cris de joie se sont échappés de toutes les bouches du navire. La température était montée si rapidement ; en quelques jours à peine, que nous nous étions tous réfugiés sous une sorte de toile sur le pont. C'était sûrement une ancienne voile, ou alors un morceau de celle que nous n'avions pu raccommoder après la tempête. Quoiqu'il en soit, nous avions chaud, et la brulure du bois sous nos pieds n'arrangeait pas la chose. Mais nous savions que le sable serait une toute autre épreuve. Quelle ironie, après tout ce que nous avions traversé, nous avions encore peur de fouler le sable ! Quand j'y pense de nouveau, j'en ris presque. Presque.
Le port de Surate était des plus normaux. Il ressemblait beaucoup aux ports européens, si ce n'était l'espèce de fortification qui surélevait une partie de la ville. J'ai cru voir quelques croix saintes sur le toit de maisons ; Surat était bel et bien une factorerie Britannique. Les quelques miles qui nous séparaient encore du quai ont paru durer des heures. Quand, enfin, le navire s'est immobilisé, il y a presque eu des bousculades pour en descendre. Cependant, sur terre, nous sommes restés groupés. Prêts à combattre une nouvelle menace. La misère nous avait soudés. Mais rien n'est venu nous attaquer. La mer était calme. La maladie, derrière nous.
Le Capitaine est sorti à son tour, semblait-il pour la première fois. Il était amaigri, mais pas autant que nous. Il paraissait moins vivant. Mais pas autant que nous. Il ne nous a pas adressés un mot, seulement un long regard. Et il est parti discuter avec un homme du port. Ce regard a duré quelques secondes, mais j'ai sûrement été la seule à y voir de la sincérité.
L'équipage a commencé à chuchoter. Depuis le scorbut, chaque apparition du capitaine s’agrémentait de propos haineux. Loin d’y prendre part, je suis restée en retrait. J'avais une tâche à accomplir. Avant de me glisser tant bien que mal dans une des ruelles éclairées de la ville, j'ai lancé un dernier regard à mon équipage. Je prévoyais de les rejoindre plus tard.
La ruelle dans laquelle je m'étais aventurée était pleine de vie. Elle grouillait de gamins riant, criant, se courant après. D'adorables enfants dont la peau cuivrée luisait presque au soleil. Je n'avais jamais vu de telles créatures. Les femmes, avec grâce, déambulaient sur la terre brûlante des sentiers. Leur démarche légère et leurs habits colorés attiraient naturellement l'œil. Elles semblaient toutes belles, et leurs traits, tous parfaits. Je me suis imaginée à quel point il aurait été facile pour un homme de tomber sous leurs charmes. Et je les ai détestées.
A ce propos, il n'y avait pas beaucoup d'hommes dans les rues, seulement quelques vieux indiens assis à l'entrée des maisons. Ils observaient la foule d'un air maussade. Tout, chez eux, révélait leur lassitude et leur sagesse. Ils laissaient les jeunes gens agir, tandis qu'eux analysaient. C'était une effervescence de tout et de rien, cacophonie dans laquelle je me fondais volontiers. Après un mois de solitude. Je n'ai même pas été étonnée en voyant qu'une vache était au milieu du sentier. Et j'ai presque trouvé normal qu'on l'y laisse.
Je n'ai pas tout de suite remarqué qu'on m'avait suivie, tout simplement parce que je n'y avais même pas songé. C'est donc seulement quand une main m'a retenue que j'ai découvert Eli. Il semblait, quant à lui, détester la présence d'autant de personnes. Son pâle visage était tendu, il regardait constamment autour de lui. Il a essayé de me dire quelque chose, mais le bruit était tel que j'ai à peine entendu sa voix. A la seconde tentative, j'ai compris qu'il me demandait pourquoi je m'étais éloignée du groupe.
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60 et un marins
Historical FictionMaggie Drekins était très curieuse, pas autant qu'Edith, mais déjà trop pour son bien.
