Chapitre 4 - Le Pruneaux, le Raisin et le Requin.

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« Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;

Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles. »

« Les conquérants » d’Heredia

 

« Mon isolement, au fil des jours, n’a pas vraiment évolué, mais j’ai commencé à prendre mes marques, petit à petit. Sans un bruit. Mes vêtements ne me gênaient plus et j’ai fini par jeter mes sabots à la mer –tout l’équipage l’avait fait depuis bien longtemps.

J’avais cru le premier jour –et c’était bien idiot- qu’il n’y avait qu’un équipage à bord. Cependant, j’avais appris en écoutant les conversations que trois autres personnes faisaient partie du voyage. Tout d’abord, il y avait le capitaine. Je ne l’avais vu qu’une seule fois et il m’avait fait l’impression d’une vieille prune séchée tant son visage était ridé, par la frustration sans doute. Je ne savais pas ce qui le contrariait autant, mais c’était surement la cause pour laquelle il restait en permanence dans ses appartements. Seulement, peut-être que tous les capitaines étaient comme ça.

 Le cartographe, ensuite, avait été aperçu près de la proue du navire en train de griffonner nerveusement sur son portulan. Si j’avais dû, lui aussi, le comparer à un fruit, j’aurais choisi le raisin ; la tête toute ronde, toute rouge et tordue par l’excitation. L’équipage se moquait beaucoup de lui pendant les repas, où il n’avait pas sa place bien évidemment. Et où je n’avais peut-être pas la mienne non-plus. Mais l’avantage quand on n’est rien, c’est que personne ne nous voit vraiment, on pense nous avoir aperçu dans un coin alors qu’on était dans l’autre. J’étais comme un esprit, Tim,  je rodais sans un bruit.

Mais je m’éloigne. Celui des trois passagers que je préférais était de loin le chirurgien Richards. Son grand sourire jovial et son ton rieur m’avaient mise à l’aise lorsqu’il était venu me parler. Oui, il était venu vers moi, et dans l’intention de me parler. Sûrement davantage pour des raisons professionnelles que pour des raisons amicales mais tout de même, c’était bien le seul à m’avoir adressé la parole depuis notre départ. En réalité il n’était pas très beau, il n’était pas laid non plus, mais son nez trop longiligne et ses petits yeux me faisaient penser à un requin. Je n’en avais jamais vu cependant les illustrations me suffisaient. Passons, il avait été très aimable, alors je l’avais mis dans la liste des gens respectables. Car effectivement, un bon nombre (si ce n’était  la moitié) de l’équipage se montrait hostile envers moi. Bousculades et blagues que je ne recopierai pas accompagnaient chaque rencontre avec eux. Puisque, même en mer, les hommes restent des hommes. Si bien que j’ai presque fini par préférer les requins. »

Maggie, elle ne savait comment, finit par sérieusement rechercher le dit Timothy. Au fil de ses lectures, elle oublia que la jeune fille ne s’adressait pas à elle mais à son amant. Celle-ci devint une amie, une amie qui lui racontait cette étrange histoire. Ce périple qui lui paraissait si irréalisable. Elle commença donc à imaginer son nom. Comment pouvait-elle se nommer ? Letitia ? Rachel ? Charity ? Comment savoir ? Et comment était-elle ? Brune ? Blonde ? Rousse ? Etait-elle belle ? Sûrement. Toutes les bourgeoises étaient belles. Enfin, c’était ce que pensait Maggie, comme la plupart des paysans.

C’est ainsi qu’elle demanda à son mari, un matin, combien de temps fallait-il pour rejoindre Liverpool. Angus fut surpris, il n’avait aucune idée de ce qu’aurait pu faire sa femme dans une si grande ville. Elle qui était si réticente à sortir de sa masure d’habitude, que lui était-il arrivé ? Drekins savait qu’il fallait trois jours de marche et la moitié à cheval, alors il en informa sa femme qui partit dans une grande réflexion.

Le matin suivant, Maggie appela son mari dans leur pièce de vie. Quand il arriva dans la petite salle mal éclairée et qu’il vit sa femme assise sur leur vieux fauteuil éventré, il se dit en lui-même que la conversation allait mal tourner.

« Angus » Commença-t-elle cérémonieusement alors qu’elle avait l’habitude de l’appeler «mon mignon». «J’aime pas vraiment faire des cachotteries, surtout à toi, alors je vais te donner ceci et tu vas le lire. Ensuite, tu me diras ce que tu en penses.»

Angus se saisit d’une des nombreuses feuilles qu’elle tenait dans ses mains et en lut quelques lignes.

-           C’est une lettre, ça, ma mignonne. 

-          Bien-sûr que c’est une lettre.

-          Qui te l’a envoyée ?

-          Ma foi, j’en sais trop rien.

-          Elle t’est adressée au moins ?

-          Non. Elle l’a écrite pour un Timothy, un marin.

Drekins se souvint alors avoir aperçu sa femme, les yeux baissés sur ces mêmes feuilles. Il fronça les sourcils, soudain soupçonneux.

-          Tu ne les aurais pas lues ? Demanda-t-il.

-           C’est possible…

-          Mais tu as dit qu’elles n’étaient pas pour toi.

-          Oui… Bredouilla Maggie, soudain honteuse. Mais, vois-tu, elle me demandait d’envoyer la lettre, et… on ne sait pas ce qu’elle pouvait contenir, donc-

-          Donc tu as « vérifié » ce contenu, hein ?

Mme Drekins sembla reprendre de l’aplomb et leva la tête.

-          De toutes les façons, cela ne te regarde pas ce que je fais, gros bêta !

-          Bien, bien, bien, te fâche pas comme ça, ma mignonne. capitula Angus. Et après, tu voulais autre chose?

-          Rien ! Rien du tout ! Je veux rien, retourne donc je ne-sais-où et laisse moi en paix.

Drekins haussa les épaules et sortit de la pièce, l’air maussade.

60 et un marinsDes histoires addictives. Découvrez maintenant