« Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.»
« L’invitation au voyage » de Baudelaire
« Mai 1617,
Cher Tim,
Je comptais tout te raconter en te retrouvant, mais je pense que je n’atteindrai jamais Calcutta. Je dois en être bien loin maintenant.
Je ne sais pas par où commencer. Je devrais surement reprendre depuis le début.
Tu aurais dû revenir dans la première semaine de mars à Liverpool, c’était ce que Julian m’avait appris. Et Julian le savait mieux que personne ; la caravelle sur laquelle tu avais pris la mer lui appartenait. Tu n’étais toujours pas à quai ni même en vue un mois plus tard. Julian n’a pas compris mon souci, d’ailleurs personne n’a compris. Car personne ne savait. Oh non, je n’ose pas imaginer ce qui serait advenu si on avait su pour nous deux, toutes les femmes qui rêvaient d’épouser Julian auraient colporté la nouvelle… Et Julian… Non, il vaut mieux ne pas y penser. De toute façon il ne peut plus m’atteindre, de là où je suis. Toi non plus d’ailleurs. Mais je vais trop vite. Reprenons.
Au bout d’un long mois à t’attendre, je ne dormais plus, c’était à peine si je me nourrissais. Mon inquiétude avait pris tant d’ampleur que Julian avait fini par s’en rendre compte. Je n’étais même plus jolie, m’avait-il dit. Je ne t’écris pas cela pour que tu me plaignes, loin de là, mais pour que tu me pardonnes ce que j’ai alors entrepris.
Je n’avais jamais aimé Liverpool, Tim, toi tu le savais. Je connaissais tellement ses rues sales et ses habitants qu’y sortir m’apparaissait comme une fatalité. La seule personne qui m’y retenait encore, c’était toi. Alors pourquoi rester si tu n’y étais plus ? Ainsi, au fil des jours, il m’a paru évident que si tu ne venais pas à moi, ce serait à moi de venir te trouver. Quelque peu fou ne trouves-tu pas ? Pourtant, à ce moment-là, je trouvais cette idée très drôle. Elle avait un goût d’aventure. Quoi qu’il en soit, je n’aurais pas pu quitter ainsi ma ville natale –aussi ennuyeuse soit-elle- et voyager vers les Indes en tant que Madame Avery. C’était tout simplement improbable. Et impossible. Pendant des semaines j’ai cherché, j’ai cherché un moyen de te rejoindre, j’étais si obstinée… Puis, l’idée est venue, sans que je ne l’appelle vraiment. Elle est juste apparue dans ma tête, et elle ne l’a plus quittée.
J’ai décidé de me couper les cheveux, dans le secret bien-sûr, bien que cela n’ait pas apaisé ma peine en les voyant s’affaisser à terre. Tu les aimais ces cheveux, tu me jurais qu’ils étaient plus soyeux que des plumes, cela me faisait rire. Tout ce que tu me disais me faisait rire. C’est cela qui m’a le plus peinée, bien plus que les mèches noires s’affaissant sur le plancher. J’ai aussi délaissé mes splendides robes et mon corsage pour des vêtements d’hommes. Des vêtements bien modestes ; une vareuse et un pantalon en toile, ainsi que des sabots. Le tissu m’irritait la peau et les sabots me blessaient les pieds, mais c’était la tenue des matelots, je n’avais sûrement pas le choix. Car c’était bien dans ce but que je m’étais coupé les cheveux, que je m’étais bandée la poitrine et que je m’étais barbouillée de je-ne-savais quelle saleté sur la figure ; je voulais ressembler à un jeune garçon. Le stratagème que j’avais créé a tourné dans ma tête chaque seconde, chaque minute et chaque heure avant que je n’embarque. Tu disais que j’étais ingénieuse, Tim, tu devais avoir raison.
J’ai posé le premier pied sur le quai en milieu d’après-midi, il était bondé. J’avais choisi cet horaire pour la folie qui y régnait à ce moment là ; près d’une dizaine de caravelles et autres navires étaient à quai ainsi que tout leur équipage. Les marchandises, quant à elles, semblaient se déplacer toutes seules à travers la foule. Pourtant, je ne me suis pas arrêtée sur ce spectacle si familier, je me suis plutôt frayée un chemin vers le navire qui m’avait paru, sur l’instant, le plus solide. Le Dauntless, c’était son nom, surpassait de loin les autres vaisseaux. De par ses dimensions et par son équipage ; assez grand pour dissimuler un passager clandestin. Je me suis demandé à ce moment-là, Timothy, tu devais le connaître ce navire, ou du moins l’avoir déjà aperçu. Trois mâts encore nus de toute voile mais qui s’en pareraient bientôt pour prendre la direction de l’est, de l’Inde, de toi.
Je me suis faufilée à travers la foule, personne n’a fait attention à moi, et je l’ai pris comme une victoire personnelle. Quand je suis enfin parvenue à l’embarcation, l’équipage commençait à remonter à bord, je l’ai suivi. Une échelle sur un coté de la coque permettait de monter sur le pont. Quand mon tour est venu d’y grimper, j’ai eu une seconde d’hésitation. Une dernière trace de ma raison passée a semblé déployer ses dernières forces pour me retenir. Mais mon inconscient, qui avait étrangement pris ta voix, a déclaré que je le regretterais si je n’essayais pas. Alors j’ai perdu la raison. Et j’ai agrippé l’échelle »
Mme Drekins s’interrompit dans sa lecture un moment ; elle avait cru entendre son amie frapper à la porte. Elle laissa choir la lettre sur son plan de travail au risque de la tacher et se dirigea vers l’entrée de sa bâtisse.
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60 et un marins
Historical FictionMaggie Drekins était très curieuse, pas autant qu'Edith, mais déjà trop pour son bien.
