Chapitre 8 - Traînée funèbre

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« On tangue on tangue sur le bateau
La lune la lune fait des cercles dans l'eau
Dans le ciel c'est le mât qui fait des cercles
Et désigne toutes les étoiles du doigt »

 « Clair de lune » de Blaise Cendrars

« A partir de ces mots, je vais être plus rapide, moins pointilleuse. Je me rends compte que je n'ai plus assez de temps pour tout t'écrire. Je suis désolée, Timothy, Mais même pour moi, le traversée Le Cap-Surat fut comme une descente aux Enfers. Et on ne prend pas plaisir à décrire les Enfers.

Cela venait du Cap, cela ne pouvait venir que de là bas. C'est d'ailleurs quelques jours après notre départ de la baie qu'il se déclara. Une fièvre intense, les gencives qui saignent, d'après Richards, c'était le scorbut. Je n'avais aucune connaissance en médecine, j'ai donc compris assez tard que c'était sérieux, les marins, au contraire, connaissaient tous cette maladie. Tim, toi aussi tu devais en avoir entendu parler, on dit qu'un vrai marin doit avoir côtoyé de près le scorbut au moins une fois dans sa vie. C'est complètement fou, et heureux ceux qui ne l'ont pas vécu.

Quoi qu'il en soit, alors que l'équipage ne s'était toujours pas remis de la tempête, nous avons tous pris cette nouvelle comme une punition du Bon Dieu. Mais qu'avions-nous fait ? Qu'avions nous fait pour mériter un tel châtiment? Etions-nous si misérables ? Je ne comprenais plus rien, Tim, plus rien du tout.

En trois jours, dix marins ont été touchés, et en deux semaines, onze en sont morts. La maladie ne faisait que s'étendre, engendrant chaque jour de nouveaux gémissements. La coque a été réquisitionnée pour soigner les infectés et les marins sains de corps et d'esprit ont dormi sur le pont. Timothy, Timothy, c'était horrible, j'entendais leurs plaintes, la trappe qui menait à la coque n'était qu'à quelques mètres de moi, seulement, je n'y ai jamais glissé ne serait-ce qu'un seul coup d'œil. J'avais trop peur de ce que j'aurais pu y voir, car les seuls qui en ressortaient montaient les pieds en avant. Non, il y avait Richards, aussi ; il paraissait immunisé. Le voir se donner tant de mal pour soigner des condamnés me faisait  mal au cœur. On ne le voyait plus tant il s'acharnait à vouloir les sauver. Mais les sauver de quoi ? J'avais fini par croire que nous étions tous destinés à mourir sur ce navire, par une tempête, par une épidémie, ou par je ne savais quelle autre fantaisie de la Mort.

Le jour où le capitaine nous a annoncé que les cadavres allaient être jetés à la mer a été le plus violent de tous ; j'ai bien cru assister à une mutinerie tant les marins se sont révoltés. Moi aussi cela m'horrifiait, mais j'étais lucide, ils étaient trop nombreux, trop nombreux à mourir. Et la coque contenait plus de morts que de vivants. Alors c'est ce qu'ils ont fait ; les marins ont été contraints de lancer les corps de leurs compagnons à la mer. Ils ont rejoint l'eau dans un bruit sourd ; comme s'ils  se révoltaient eux aussi de leur sort. Mais nous n'avions pas le choix, nous n'avions pas le choix, Timothy...C'était horrible, je n'en dormais plus, l'image de leur corps flottant à la surface de l'eau, telle une trainée funeste accompagnant le navire, ne quittait plus mon esprit...Les visages de l'équipage, trop pâles, ressemblaient à ceux des morts, nous n'osions plus lever les yeux, de peur de croiser le regard d'un de nos compagnons, et d'y voir se refléter notre propre malheur. Nous étions des fantômes.

Cela a duré ainsi pendant... des semaines, et bientôt la moitié de l'équipage y est passée. Les voiles se montaient plus lentement, le bateau semblait délaissé. Nous errions nous même sur le pont comme des âmes troublées. Et nous l'étions. Car il y avait pire que la peine causée par les pertes, il y avait la peur, la peur de mourir nous aussi dans la coque. Certains ont même fini par être atteints de paranoïa, s'inventant de fortes fièvres ou se plaignant d'avoir mal aux gencives. Rajoutant un travail inutile à Richards. Ce pauvre Richards, qu'on avait accusé de transporter la maladie à l'air libre et qu'on avait obligé à rester enfermé avec les malades. C'était sûrement le plus courageux d'entre nous, il s'est battu jusqu'à la fin, soignant les malades comme il aurait soigné ses enfants.

60 et un marinsDes histoires addictives. Découvrez maintenant