Moi, c'est Émilie Léa Solène Amélia de Hugialia. Mais tout le monde m'appelle Elsa. J'ai douze ans. Je suis la princesse du royaume de Tesmonie. Mon père en est le roi et ma mère la reine. Je descends d'une longue lignée de souverains. Bientôt, ce sera à mon tour de gouverner. Dès que j'aurai dix-huit ans, j'épouserai le prince Alex Ronan Théo Hugues Ulio Romain de Jacksowie, alias Arthur, mon fiancé, afin d'agrandir mon royaume. Jusque-là, tout est parfaitement logique.
Seulement, il y a quelque chose que je ne comprends pas : pourquoi mes parents sont-ils si nerveux ces temps-ci ? Le royaume est prospère, les récoltes sont bonnes, mon éducation se passe bien et les territoires alentour sont calmes. Que redoutent donc mes parents ?
Bien, je le saurais sûrement assez tôt. Il n'est pas digne d'une princesse d'être trop curieuse. De fait, mon fiancé vient me rendre visite aujourd'hui. Arthur et moi nous connaissons depuis notre naissance. Il est le prince d'Ostregon, le royaume voisin du nôtre. Il a trois frère, dont il est l'aîné, tandis que moi je suis fille unique. Nos parents nous ont fiancés dès que je suis née, soit cinq mois après la naissance d'Arthur. Il vient me voir une fois par mois depuis cette date, c'est pourquoi nous nous entendons si bien.
Depuis maintenant trois ans, il n'y a plus de gardes pour nous surveiller. Nous n'en avons plus besoin, nous ne risquons plus de nous noyer, nous étouffer ou nous blesser. Nous sommes assez âgés pour nous sortir seuls de situation difficile.
Je parcours la galerie vitrée du palais en direction du jardin d'entrée. Ma robe de soie glisse sur le sol de marbre et mes chaussures claquent à chaque pas. Aujourd'hui j'ai la permission d'accueillir seule mon fiancé. Je me dirige donc vers les grilles du grand portail d'or qu'une calèche vient de franchir. Celle-ci s'arrête au centre de la place, à mi-chemin entre le portail et l'entrée du palais. La porte s'ouvre à la volée et Arthur saute hors de la calèche en se ruant vers moi.
- Elsa !
Il me soulève dans ses bras et me fait tournoyer. Mes longs cheveux bruns bouclés volent dans le vent et mon rire clair retentit dans le jardin. Lorsqu'Arthur me repose, la Terre tourne sous mes pieds. Je m'accroche au bras de mon fiancé avec un gloussement. Arthur rit devant mon air étourdi. Son rire grave se brise lorsqu'il croise le regard de son majordome. Celui-ci le fixe, mécontent. Arthur rougit et me lâche pour se diriger vers lui.
- Je m'excuse de n'avoir pas suivi le protocole, Simon, dit-il en s'inclinant. Je vous jure de rester impeccable pour le reste de la journée.
Simon hoche la tête et fait un signe au cocher qui dirige la calèche vers les écuries. Pendant ce temps, mon fiancé vient vers moi, il prend ma main et dépose un léger baiser dessus après avoir retiré mon gant en dentelle.
- Veuillez accepter mes plus sincères excuses pour cette arrivée mouvementée, douce princesse, chuchote-t-il avec un sourire malicieux.
Je pouffe discrètement et lui réponds sur le même ton.
- Excuses acceptées, futur roi.
Arthur me fait un sourire complice et me prend par le bras. Nous nous dirigeons vers mon petit jardin, situé derrière le palais. Au centre de celui-ci se dresse une fontaine de pierre grise, qui déverse une eau limpide en continu. Deux bancs de marbre se tiennent de part et d'autre de cette fontaine. Le sol est recouvert d'herbe et de fleurs et du lierre grignote les murs. Quatre orangers sont disposés aux quatre points cardinaux. Une grande cage dorée est posée sur une table ronde. À l'intérieur, six colombes dorment. Mes parents et moi en lâchons une à chacun de mes anniversaires, afin de symboliser le temps qu'il reste avant mon règne. Lorsque je suis née, il y en avait dix-neuf. Une a été libérée le jour de ma naissance.
Mon fiancé et moi nous asseyons sur un banc et commençons à discuter.
- Dans un mois, c'est mon anniversaire, me rappelle Arthur, j'organiserai une grande fête dans la salle de bal ! Mais pas un bal, ça non ! Je ne supporte plus cela. J'inviterais tous les héritiers des royaumes alentour, la perle de la noblesse de mon royaume...
Il arrête son énumération et me fixe.
- Bien sûr, tu seras mon invitée d'honneur, déclare-t-il avec douceur, et qu'importe l'avis de mes parents au sujet du protocole des fiançailles !
Selon le protocole des fiançailles, les fiancés ne doivent se rencontrer que le jour du mariage, hors exception bien sûr. Le roi et la reine d'Ostregon sont très strictes, autant sur le protocole qu'avec leurs enfants. C'est grâce à mes parents, qui ont usé d'énormément de diplomatie, qu'Arthur et moi pouvons nous voir tous les mois. Contrairement aux siens, mes parents m'accordent presque tout ce que je leur demande. Cependant, je ne suis pas une enfant gâtée, mon éducation a fait de moi une princesse respectable, qui s'épanouit avec ce qu'elle a. Mes parents sont très doux et gentils avec moi, alors que les parents d'Arthur privilégient la rigueur et la discipline. C'est pour cette raison que mon fiancé a toujours joué le "rebelle" tandis que moi je suis très sage.
Je lui souris avec condescendance.
- Leurs Altesses d'Ostregon n'accepteront pas ta proposition Arthur.
- Je. m'en. moque ! S'exclame-t-il en détachant chaque syllabe.
Il se lève d'un bond, me prend les mains et m'entraîne dans une danse effrénée.
- Tu verras, ce sera la plus belle fête, il y aura tout ce que nous aimons ! Et si nous voulons passer un peu de temps tous les deux, j'ai aménagé un petit cabinet rien que pour nous !
Je ris de son air ravi, sachant pertinemment que ses parents n'accepteraient jamais que l'on se retrouve seuls dans une petite pièce.
Ma mésange apprivoisée vient se nicher dans mes cheveux après qu'Arthur m'ait lâchée.
- Méssiny ! Où étais-tu passée ? Je lui demande en caressant son dos.
Elle pépie plusieurs fois en volant autour de moi. Elle se dirige vers son bac d'eau et boit à petits coups. Je prends la main d'Arthur et l'entraîne dans le palais pour qu'il puisse jouer à son jeu préféré : les glissades sur le sol. Méssiny nous suit en pépiant allègrement. Arthur retire ses bottes de cuir noir et je pouffe en voyant ses chaussettes : un petit canard jaune y est représenté. Mon fiancé me tire la langue et je rougis, car je ne suis toujours pas habituée à ses manières de roturier. Je ne suis pas autant en contact avec le peuple que lui.
Arthur prend son élan et cours le long du couloir. Il s'arrête brusquement et se laisse glisser en agitant les bras pour garder l'équilibre. Je me souviens qu'au début de son "entraînement", il tombait toujours dès qu'il stoppait sa course. Mais maintenant, il peut glisser sur plusieurs mètres sans tanguer.
Arthur atteint le bout du couloir à la fin de sa glissade et revient vers moi en courant.
- Tu as vu jusqu'où j'ai glissé Elsa ? C'était impressionnant ! Clame-t-il, fier de lui.
Je ris de son enthousiasme quand soudain une voix appelle.
- Émilie !
Méssiny s'enfuit à tire-d'aile, détestant les cris. J'arrange ma coiffure d'un geste leste en me regardant dans un des nombreux miroirs accrochés contre le mur. Lorsque ma mère m'appelle par mon vrai prénom, cela veut dire qu'il y a un problème. Je termine de lisser les plis de ma robe lorsque j'entends claquer des talons derrière moi. Je me retourne et vois ma mère arriver, l'air préoccupé.
- Bonjour Sire Alex de Jacksowie, dit ma mère en passant devant lui, Émilie essaie d'être parfaite, leurs Altesses d'Ostregon sont là.
Je me fige et fixe Arthur. Celui-ci me regarde, soudain apeuré. Ses yeux brillent, ses joues sont rouges et ses cheveux dorés en bataille. Ma mère s'aperçoit en même temps que moi de la tenue du prince et plaque un de ses bracelets en or sur les joues d'Arthur pour les refroidir. Je cherche les bottes de mon fiancé et les lui ramène en courant. Dès qu'Arthur s'est recoiffé, nous nous dirigeons vers la salle du trône.
En entrant de la pièce, je suis éblouie par l'or qui reflète les rayons du soleil. Mes yeux mettent un moment à s'adapter à la luminosité intense. Mes parents sont assis sur leurs trônes. Je me dirige vers le mien, un petit fauteuil doré. Arthur reste dans un coin de la pièce, ne sachant que faire.
- Nous parlions donc de nos enfants... Commence le roi d'Ostregon.
Je n'écoute pas le reste de sa phrase, trop angoissée par le regard glacial de la reine d'Ostregon fixé sur moi. Ses lèvres sont pincées en un rictus sévère et son visage est rigide. Ses cheveux bruns sont tirés en un chignon haut qui lui donne un air de madonne méprisante. Les traits de son mari sont plus doux mais il ne faut pas s'y fier : sous son visage carrée se cache un père intransigeant et un roi inébranlable. Une poigne de fer sous un gant de velours.
- Vous souhaitez rompre les fiançailles entre ma fille et le prince d'Ostregon ? Demande mon père, abasourdi.
Sa phrase me tire de mes pensées et je regarde mes parents d'un air horrifié. Mon père est accoudé sur son trône, fixant les parents d'Arthur d'un regard interrogateur. Mes yeux sont attirés par l'imposante couronne posée sur ses cheveux bruns ondulés. Elle dégage une puissance incroyable. Ma mère semble toute petite à côté de la grande carrure de son mari. Elle se tient droite sans être raide ; c'est ce que j'ai toujours admiré chez elle : elle est douce tout en étant ferme. Ses longs cheveux noirs tombent librement dans son dos, contrastant avec sa robe jaune. Elle tourne son visage vers moi et je croise son regard : ses yeux bleus sont emplis de tristesse et je sens qu'elle m'est destinée. Si les parents d'Arthur décide de rompre nos fiançailles, je ne le reverrai certainement jamais. Ma gorge se noue et des larmes me piquent les yeux. Mais je ne pleure pas. Une princesse est plus forte que ça.
Depuis quelques minutes, un silence s'est installé. Il est rompu par le simple mot du roi d'Ostregon.
- Oui.
La mâchoire d'Arthur semble se décrocher tellement il est surpris. Sa mère l'appelle auprès d'elle d'un geste mais il ne bouge pas. Elle fronce les sourcils.
- Prince Alex de Jacksowie, venez ici je vous prie.
Arthur ne bouge toujours pas. J'ai l'impression de voir une statue. Alors je me lève et dit d'une voix claire malgré ma gorge nouée.
- Vos Altesses d'Ostregon, puis-je vous poser une question ? Je demande en faisant une révérence.
Arthur me regarde avec des yeux ronds tandis que mes parents attendent la réponse avec une impatience dissimulée. Le roi d'Ostregon me fait signe de continuer.
- Pourquoi ne viendrez-vous pas au bal que nous organisons en l'honneur du treizième anniversaire de votre fils, le prince Alex Ronan Théo Hugues Ulio Romain de Jacksowie ? Cela vous permettraient de vous détendre durant une soirée et d'approfondir votre réflexion sur votre volonté de briser nos fiançailles. Bien évidemment, ce bal sera des plus classiques et des invités nobles seront présents, comme le Duc de Monreuil, que vous appréciez particulièrement, et la prestigieuse Marquise de Lombour. Vous serez également nos invités d'honneur si vous acceptez notre proposition.
Tous dans la salle me regarde avec stupéfaction : les parents d'Arthur car je viens tout simplement de refuser leur demande ou, tout au plus, de la retarder, mes parents car ils comprennent qu'il faut organiser un bal dans moins d'un mois, en invitant la Marquise de Lombour, qui est très demandée dans diverses animations, et enfin Arthur, car il ne m'a jamais vu joué mon rôle de princesse. Toutefois, je vois que ma mère se retient de rire de l'expression des Altesses d'Ostregon, car elle mord sa lèvre inférieure et les coins de sa bouche s'étire en un imperceptible sourire. Je garde mon air le plus poli et innocent sur le visage.
Après un temps qui me semble particulièrement long, le roi d'Ostregon répond.
- Nous acceptons votre invitation avec plaisir, princesse Émilie Léa Solène Amélia de Hugialia.
La suite sera royalement mouvementée...
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Divagations
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