Princesse : La décision (partie 3)

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Je suis assise sur un banc dans mon petit jardin. Ma robe vole doucement tandis que je balance mes pieds dans le vide. Je soupire et Méssiny se pose à côté de moi.
Voilà deux mois que le bal a eu lieu et nous n'avons toujours pas de plan pour la capture du Masque. De plus, les fiançailles de Roby et Illys sont maintenant finalisées et je crains chaque jour que la famille de Jacksowie ne vienne annoncer la triste nouvelle qui me préoccupe.
Je suis de plus en plus anxieuse et lorsque je suis anxieuse, je m'énerve facilement. Je saute sur le sol et Méssiny s'envole, effrayée. Je me promène dans le palais, me dirigeant vers le jardin d'entrée. Je lève les yeux au ciel mais aucune idée ne me vient. Je soupire. Encore. Je n'ai vraiment aucune idée pour notre plan.
Un hennissement de cheval me tire de mes pensées. Un carrosse vient de passer le grand portail doré et je reconnais immédiatement l'emblème d'Ostregon peint sur la portière. Mon sang se fige dans mes veines. Ça y est ! Les parents d'Arthur sont là pour rompre nos fiançailles ! C'est trop tôt !
J'aimerais bouger, courir vers le palais, me cacher au fond de l'immense coffre à jouet dans ma chambre, réfléchir plus vite, trouver une solution à ce problème insoluble, remonter le temps afin de dissuader Le Masque de former un groupe de bandits... Mais mes pieds restent ancrés sur le sol tandis que le carrosse s'arrête devant moi.
La porte à peine ouverte, Arthur se précipite vers moi, ne tenant aucunement compte du protocole. Mais en voyant l'air sombre de ses parents, je sens que pour une fois, cela n'a pas d'importance.
- Vos Altesses, que nous vaut cette visite imprévue... Je commence avant d'être interrompue par mon fiancé.
- Elsa ! Oh merci Ciel providentiel, tu n'as rien ! S'exclame-t-il en me serrant dans ses bras.
Je suis stupéfaite. Je mets quelques secondes à réaliser que, pour la première fois, Arthur m'enlace, et devant ses parents, qui plus est ! Jamais il ne s'est comporté aussi étrangement que ces deux derniers mois et ce câlin forcé est le paroxysme de bizarrerie de sa tenue. Je commence à me demander si c'est seulement sa peur du Masque qui le guide ou autre chose...
Mon fiancé s'écarte enfin de moi après de (trop) longues minutes et ses parents s'adressent à moi sérieusement.
- Nous venons quérir une entrevue urgente avec ses Altesses de Tesmonie. Pouvez-vous nous guider jusqu'à elles ?
- B-bien sûr, je réponds encore troublée, suivez-moi.
Je les guide à travers le palais jusqu'au bureau personnel de mon père, où je sais qu'ils se trouvent tous deux en ce moment. L'angoisse que la famille de Jacksowie dégage m'atteint et des hypothèses alambiquées se mettent en place dans mon cerveau. La peur me noue la gorge face aux possibilités de catastrophe.
Arrivés devant la porte du bureau, je toque trois petits coups.
- Père ? Leurs Altesses d'Ostregon souhaiteraient s'entretenir avec vous.
La réaction ne se fait pas attendre et je sursaute lorsque mon père ouvre violemment la porte. Un pli soucieux barre son front et ma mère est pâle à ses côtés.
- Entrez vos Altesses, nous avons à parler, déclare mon père avec précipitation.
Le voir dans cet état me terrifie bien plus que n'importe quelle autre chose et je recule, apeurée. Ma mère tourne la tête vers Arthur et moi et ouvre la bouche avec difficulté.
- Attendez-nous dans le grand jardin les enfants, nous ordonne-t-elle, la voix blanche.
La porte claque bruyamment, ce qui n'arrive jamais d'habitude. Éberluée, je tourne la tête vers Arthur. Mon fiancé tremble de tout son corps et je me décide enfin à poser la question qui me tourmente depuis son arrivée.
- Mais, pour l'amour du roi, que se passe-t-il ??
Il secoue la tête, comme pour sortir d'un cauchemar, et me fixe de ses yeux bleus emplis d'inquiétude.
- Allons dans le jardin, je vais t'expliquer.

Dehors, le ciel est toujours aussi bleu et le soleil toujours aussi rayonnant. À croire que mon monde ne vient pas de s'effondrer.
Le Masque est près du palais. Le Masque est près du palais. Cette phrase se déroule en boucle sous mes yeux tandis qu'Arthur tente de me rassurer, sans grand succès, car il est aussi apeuré que moi. Attendre nos parents à l'extérieur ne me semble plus une idée si judicieuse maintenant que je connais la teneur du danger. Mais mon fiancé m'assure que la garde a été renforcée et que nous n'avons rien à craindre. Alors pourquoi ne cesse-t-il de vérifier ses arrières dans ce cas ? Il y a quelque chose qu'on me cache et je n'aime pas ça.
Un sifflement se fait entendre à côté de la haie. Je sursaute et me sermonne mentalement ; ce n'est que Méssiny, je reconnaîtrais son pépiement entre mille.
- Méssiny ! Où es-tu ma petite ? Je l'appelle avec un sourire.
Arthur me suit lorsque je me dirige vers la haie, pas vraiment rassuré.
Ma mésange surgit vivement des arbustes, telle une prisonnière s'évadant avec ivresse d'un cachot trop étroit. Je m'arrête brusquement. Elle n'aurait jamais agi de cette manière en temps normal.
- Arthur ? Je murmure la voix tremblante.
Mon fiancé n'a pas le temps de réagir. Soudain, un homme bondit de derrière la haie et m'empoigne fermement le bras. Je crie et essaie de me débattre, en vain. Ma voix meurt immédiatement lorsque je sens une lame se poser contre ma gorge. Je relève les yeux vers Arthur qui toise l'inconnu avec une lueur de défi mêlée de peur au fond des prunelles, son poignard à la main.
- T'approche pas, p'tit prince, ou ta dulcinée va rejoindre l'autre rive, menace une voix rauque et étouffée.
Le regard de mon fiancé vacille et il grince des dents. Des larmes de frustration affleurent au coin de ses yeux. Il n'hésite pas plus longtemps et lance son poignard à terre.
- C'est bien petit. Maintenant tu vas nous guider, moi et ma nouvelle amie, jusqu'à tes parents. Et si j'te vois faire un seul signe ou un seul bruit pour alerter les gardes, tu peux dire bye bye à ton mariage !
Le regard noir qu'Arthur lance à l'homme qui me retient achève de me confirmer son identité : c'est bien Le Masque. Étrangement, cette idée ne fait pas battre mon cœur plus vite ou trembler mes membres comme je m'y attendais. Je garde mon sang-froid tandis que mon fiancé promène Le Masque à travers le jardin. Il y a forcément un moyen de s'en sortir. Il suffit que je le trouve.
Un problème a toujours sa solution. Et s'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème.
La vérité me frappe soudain en même temps qu'une longue lame fine rougie par un liquide épais surgit à un centimètre de mon bras. Je sens le poids du corps du Masque s'abattre sur moi et son emprise se desserrer. Je bondis aussitôt loin de lui et Arthur me rattrape avant que je ne tombe suite à mon élan.
La frayeur passée, je m'autorise à regarder la scène qui se trouve devant moi : nos parents sont là, à côté du Masque qui est à terre, l'épée du père d'Arthur plantée en travers de la poitrine. Son masque est tombé en même temps que lui, dévoilant le visage d'un jeune homme aux traits fins et droits. Ses cheveux bruns trempent dans une mare de sang qui s'étale déjà au sol et je comprends aisément que Le Masque est mort.
Je détourne vite les yeux de ce spectacle macabre et laisse libre cours à mes pleurs. Mon fiancé me serre dans ses bras et me caresse le dos en mumurant des paroles apaisantes. Nous sommes bientôt rejoints par mes parents.
- Elsa ! Ma chérie, tu n'as rien ? Me demande ma mère en m'enlaçant à son tour.
Je hoquette et reprends mon souffle petit à petit. Lorsque je suis calmée, des gardes nous entourent, Le Masque a été emporté et je vois plusieurs personnes nettoyer la flaque de sang. Je me lève avec l'aide de ma mère et marche vers le roi et la reine d'Ostregon en essuyant mes larmes. Je suis à nouveau la princesse Elsa de Hugialia, et j'attends des explications.

- Je n'arrive pas à y croire !
J'ai réuni mes parents et ceux d'Arthur dans mon bureau. D'un côté, je suis fière, car c'est la première fois que je l'utilise pour une raison officielle. D'un autre côté, j'aurais préféré que ce soit pour une autre raison que ma manipulation...
- Vous m'avez utilisée comme appât afin de débusquer Le Masque ?! Mais j'aurais pu y rester !
- J'étais totalement contre, Elsa, je ne voulais pas te mette en danger ! Intervient Arthur, mais mes parents m'ont assuré que tu ne courais aucun risque !
Je fixe un regard de braise sur ces derniers, qui pour une fois, n'osent pas me le retourner.
- Et nous avions raison ! Vous ne risquiez rien, princesse, Le Masque avait besoin d'un otage pour forcer notre fils à nous retrouver, explique le père d'Arthur.
À ces mots, ma mère déclame très lentement.
- Si je comprends bien, car soyons clairs ; vous avez délibérément mis MA fille en position de faiblesse face à un tueur épris d'une violente envie de vengeance contre Alex de Jacksowie, qui est, soit dit en passant, le fiancé d'Émilie, avec comme seul argument qu'il avait besoin d'un otage et donc qu'il ne lui ferait pas de mal ?
La fureur sous-jacente de ses propos fige le roi d'Ostregon et je vois une goutte de sueur couler le long de sa tempe. Quant à la reine, elle semble particulièrement nerveuse et se tord les doigts pour se calmer. Je jette un rapide coup d'œil vers mes parents : mon père se tient droit et son regard est fermé, mais ses bras ne sont pas croisés, signe qu'il est plus soulagé qu'énervé. Ma mère, au contraire, bouillonne de rage. Je le vois à ses yeux qui rétrécissent tels ceux des rapaces avant de fondre sur leur proie.
À leurs côtés, Arthur déglutit. Il sent qu'il ne va pas échapper à la colère de ma mère lui non plus. Je décide de prendre les choses en main avant que la situation ne dégénère.
- En effet, c'est cela mère, je clame de façon à ce qu'ils m'entendent tous, mais je pense que nous pouvons comprendre les motivations de cette action, et leur pardonner. Car il est vrai qu'ils m'ont mise en danger, mais n'ont-ils pas également exposé leur fils qui risquait la mort bien plus que moi ? En ce qui me concerne, la fin de cette histoire est plus que favorable : personne n'a été blessé et Le Masque ne nuira plus. La question est donc réglée, à une condition, si je puis me permettre votre Altesse, finis-je en m'adressant au père d'Arthur.
- Oui, bien sûr, répond-il, désireux de s'attirer mes bonnes grâces.
- Maintenant que Le Masque n'est plus, il n'y a aucune raison valable de rompre mes fiançailles avec Arthur, n'est-ce pas ?
Un moment de silence règne dans la pièce. Mes parents me regardent avec fierté, heureux que je sois une si bonne médiatrice, et songeant sûrement que je ferai une excellente souveraine à l'avenir. Arthur attend la réponse de ses parents avec autant d'impatience que moi et me retourne un sourire qui illumine son visage. Le roi et la reine d'Ostregon se consultent du regard. Puis, le père de mon fiancé prend la parole.
- Je ne vois aucun obstacle à votre union. Nous ne briserons pas vos fiançailles.

3 mois plus tard

Je sors une colombe blanche de la cage dorée présente dans mon petit jardin sous le regard de mes parents et de la famille de Jacksowie. Méssiny pépie bruyamment à côté d'Arthur. L'oiseau immaculé écarte ses ailes et je le lance de toutes mes forces. La colombe s'envole vers le ciel. La tache blanche qu'elle forme rivalise d'éclat avec le soleil.
C'est une journée magnifique pour mon anniversaire. Je ne regrette pas d'avoir invité la famille de mon fiancé. Après les événements qui se sont déroulés, nous nous sommes beaucoup rapprochés. Ses parents ne sont plus aussi froids et distants avec moi, ils ont reconnu ma valeur et m'apprécient. Ma relation avec Arthur a également changée. Nous sommes plus proches, mais c'est différent d'avant.
Mes parents emmènent tout le monde vers le banquet préparé dans le grand jardin. Seuls Arthur et moi restons face à la grande cage dorée. Méssiny comprend qu'elle doit nous laisser tous les deux et s'envole à la poursuite dérisoire de la colombe.
Mon fiancé s'approche de moi, hésitant. Je lui souris et il me prend dans ses bras. Je lui rends son étreinte avec force. Je ne veux plus jamais être séparée de lui. Alors, je me décale et l'embrasse. Il est surpris mais répond immédiatement à mon baiser. J'ai treize ans et j'ai eu mon premier baiser avec le garçon que j'aime et que je vais épouser. Nos lèvres se séparent et nous restons enlacés devant les colombes silencieuses.
Plus que cinq, je pense et un sourire de bonheur que seul l'amour peut fabriquer se dessine sur mon visage.

Mayappy♪

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