Pas facile d'être nouvelle. Surtout quand, comme moi, on vient d'Alsace et qu'on a le superbe accent alsacien bien discret à Paris.
Mais bon, je ne vais pas trop me plaindre, il y a des choses bien plus importantes que ce stupide accent. Comme déballer mes cartons dans ma nouvelle chambre qui est deux fois plus petite que mon ancienne, terminer mon inscription pour mon nouveau lycée avec papa et essayer de m'habituer à Nathalie.
Nathalie c'est la nouvelle copine de mon père. Ils se sont rencontrés lors d'une conférence sur l'environnement, qui a eu lieu à Strasbourg. Ça a tout de suite été le coup de foudre entre eux, un peu comme dans un conte pour enfant. Ils se sont revus plusieurs fois avant que papa ne se décide à m'annoncer qu'il sortait avec elle.
Ne pensez pas que ça me dérange, bien au contraire ! Je suis ravie que papa ait retrouvé l'amour après son divorce plutôt houleux avec maman. Mais le problème, c'est que Nathalie adore la mode. Et encore, c'est un euphémisme. Elle adooore vraiment la mode. Et moi, eh bien... Je déteste ça. J'ai toujours eu mon style, ma propre mode plutôt... Heu, démodée. Alors Nathalie s'est mise en tête de m'apprendre le sens de la mode. Donc inutile de dire à quel point je m'ennuie quand nous sommes ensemble.
À part cela, elle est super sympa et on s'entend très bien. Son métier est passionnant (elle est journaliste, le jour de sa rencontre avec papa elle était chargée d'écrire un article sur le déroulement de la conférence). Elle est également une fervente protectrice des animaux, même si son allergie à divers poils l'empêche d'en avoir un. Elle a toujours vécu à Paris, c'est pourquoi nous avons emménager dans la capitale (supeeer...).
Ça n'a pas été facile pour papa de demander une mutation, il adorait ses collègues et son patron. En plus, une mutation sur Paris c'est pas évident à obtenir. Mais papa a eu de la chance : le mois où il a déposé sa demande de mutation, un poste s'est libéré dans la banlieue de Paris. Au fait, le travail de mon père, c'est écrire des bouquins sur les animaux et les plantes, je ne me souviens jamais du nom exact, même s'il me le répète souvent.
Mais en pensant à tout ça, je n'ai pas beaucoup avancé dans mon déballage de cartons.
- Bon, où je vais mettre ça ?
J'avise d'un coup d'œil la pièce dans laquelle je me trouve et qui serait désormais ma chambre. Une seule fenêtre, qui donne sur une ruelle sombre et malfamée en plus.
- De mon ancienne chambre, je pouvais voir les champs de mes deux fenêtres, je murmure avec amertume.
Je détourne le regard avec une moue de dépit. Dans un coin de la pièce se trouve un lit déjà fait (merci papa !) et une table de chevet sur laquelle trône une lampe à sel, le cadeau de maman pour mon douzième anniversaire. La penderie est dans le mur à côté du lit. J'ouvre la porte coulissante qui la cache et jette un regard désespéré sur les cintres et étagères vides. Je n'aurais jamais terminé de tout ranger avant ce soir ! Je soupire et décide de commencer par ce qui est vital : vêtements, trousse de toilette, télé. Ah oui, j'ai une télé personnelle depuis deux ans, soit depuis que papa et maman ont commencé à se disputer. Ne pas oublier le lecteur DVD.
Fière de la petite liste que j'ai établie, je me retourne, un grand sourire aux lèvres, pour commencer le déballage. Je me fige immédiatement. Quelqu'un se tient devant moi.
Je reste dix bonnes secondes à fixer cette personne, qui me fixe elle aussi, sans que mon cerveau parvienne à faire le lien. Et d'un seul coup, j'éclate de rire. Je n'arrive pas à le croire ; j'ai été effrayée par mon reflet ! J'attends que mes hoquets de rire se calme et je m'approche du gigantesque miroir, les épaules encore secouées par quelques soubresauts.
Les yeux plantés dans ceux de mon reflet, j'observe à la dérobée mes cheveux noirs coupés au carré qui encadrent mon visage rond. Je remarque avec curiosité que mes yeux paraissent plus foncés qu'à la campagne : à la place de leur couleur gris nuage, je me heurte à un gris d'acier qui me fait paraître plus sévère que je ne le suis en réalité. Mon regard dévie sur ma silhouette et je me sens aussitôt mal à l'aise. Autant j'ai toujours apprécié mes cheveux lisses et mon visage pâle, autant j'ai toujours détesté la maigreur de ma taille, ma poitrine inexistante et ma petitesse. Et pourtant, j'ai tout fait pour grossir et grandir ! J'ai mangé, bu, avalé tout ce que vous voulez, rien n'y a fait ! Du haut de mon mètre 61, j'ai vraiment l'air d'une souris. Et mon caractère calme et discret ne m'aide pas à me défaire de cette image.
Énervée et fatiguée de me mettre en colère pour quelque chose d'aussi futile que mon physique, je détaille le miroir. Comment ai-je fait pour ne pas le voir avant ? Il est grand (bien plus grand que moi) et joliment décoré : c'est un miroir ovale, le contour est doré avec des papillons et de petites fleurs colorés. Il est assez ancien apparemment car il est, des deux côtés, soutenu au-dessus du sol par deux trépieds. J'essaie de me souvenir où j'avais déjà vu un miroir comme celui-ci. Peut-être chez Grand-mère... ?
Renonçant à cet exercice de mémoire, je soupire et regarde le miroir avec un petit sourire. Il me plaît beaucoup, il est très joli. Les couleurs sont bien conservées sur le côté. Il faudrait peut-être un petit coup de chiffon et il serait comme neuf...
- Zoé !
Je sursaute. Quoi, papa est déjà là ? Retombant avec dureté sur Terre, je lance un regard catastrophé vers mes cartons. Je n'ai rien déballé !
- ZOÉ !
- Oui j'arrive !
Je sors de ma chambre en claquant la porte et saute les trois marches que papa ose appeler un escalier. Attendez... J'ai dit ma chambre ? On dirait que je commence à m'habituer à cet endroit.
Je débouche dans le salon comme une tornade et la fermeture éclair de mon gilet agrippe un vase orange qui se brise au sol. Ça me coupe net dans mon élan. Je fixe la place vide qu'occupait le vase sur la longue table basse, derrière le canapé. Puis je lève un regard penaud vers mon père. Celui-ci a les bras croisés, ses yeux sombres et sévères posés sur moi, avec cette expression sur le visage qui m'amuse et m'angoisse à la fois.
- Zoé...
- Pardon papa, je suis désolée, je ferais attention la prochaine fois, promispromispromis ! Je débite en imitant plusieurs fois le salut japonais.
Mon père éclata de rire. Je souris.
- Zoé ! Arrête de me faire ça ! Tu sais bien que je ne peux pas résister à ton air de petite fille penaude.
- Ben c'était le but ! Tu voulais me dire quoi ? Je continue en m'asseyant sur le canapé et en allumant la télé.
Mon père me prend la télécommande des mains et éteins l'écran.
- Il faut qu'on termine ton inscription.
Je grogne un peu puis vais m'installer à la grande table qui se trouve derrière le canapé. Oui, le salon et la salle à manger sont dans la même pièce. Et la cuisine est à côté, derrière un bar. Quand je disais que c'était petit !
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On a enfin terminé ! Je m'étire et regarde par la fenêtre. Il fait déjà nuit ? Mon père passe une main dans ses cheveux noirs et soupire. Il a l'air épuisé.
- Bon, Nathalie ne rentre que demain matin. Elle est chez une amie.
Il me regarde d'un air entendu.
- Pizza ?
J'approuve d'un hochement de tête.
- Pizza.
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Lorsque je remonte dans ma chambre, il est très tard. Et je n'ai absolument rien ranger. Heureusement que j'ai encore toute la journée de demain ! Je m'écroule sur mon lit sans même me changer et mes paupières se ferment avec lourdeur. La dernière image que je vois avant de sombrer dans le sommeil est le grand miroir doré en face de moi...
Et ce n'est que le début...
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Divagations
RandomDivagations Des histoires pour imaginer. Des poèmes pour s'envoler. Des citations pour réfléchir. Des morceaux de moi pour me définir. Des pensées pour vous toucher. Des personnages pour vous accompagner. Des divagations, éveillées de mon esprit, po...
