Quand Achille était né pour la seconde fois, il avait sur la rétine encore imprimés les lambeaux de la guerre qui avait fait rage devant lui pendant des années et des années.
Quand Achille avait voulu parler, demander ce qu'il s'était passé, seul un cri était sorti de ses lèvres roses et entrouvertes, brûlant au passage sa trachée encore vierge de la moindre inspiration. Quand il avait pris sa première respiration, la première depuis qu'il s'était essoufflé, la tête contre le sol ensanglanté de Troie, il n'avait pas reconnu l'odeur sucrée et familière des oliviers de sa Grèce maternelle.
À la place, ses narines avaient été emplies par le parfum encore inconnu mais qui deviendrait familier avec le temps du soleil brûlant de Phénicie.
Quand Achille s'était réveillé, après avoir laissé la mort ensommeillée l'emporter, il avait le corps pâle d'un nouveau-né et l'esprit fracassé d'un guerrier.
Il lui avait fallu apprendre. Apprendre à marcher, à répondre à un nom qui n'était pas le sien, à parler une langue bien trop différente de sa langue maternelle – et les dieux savaient à quel point prononcer des mots qui n'étaient pas ceux qui murmuraient dans son esprit pouvait se révéler difficile.
Mais son corps était tout neuf, son esprit aussi blanc que le lin, comme si tous ces souvenirs éparpillés qui le tachaient, qui sortaient tout droit de l'esprit d'Achille au pied rapide, n'étaient que des images sans sens qui se jouaient en boucle dans sa tête.
Comme un phénix, des cendres de son corps de guerrier, à la tête couverte de boucles blondes et de lauriers, Achille renaissait, avec le poids d'une mémoire qui paraissait étrangère.
De petit garçon à la peau brunie par le soleil aride un peu trop mature pour son âge, il était devenu adolescent, dans un corps vigoureux aux muscles noueux qui ressemblait bien trop à celui qui avait sillonné la mer Égée en piétinant sur son passage les vies des troyens ses frères pour que la nostalgie ne se mêle pas à la colère de son esprit.
Dans son esprit, grec et phénicien avaient commencés à se mélanger. Plus il vieillissait et plus les souvenirs émergeaient de l'océan de son esprit, mélangeant les réalités de cette vie et d'une autre trop étroitement pour qu'il fasse la différence.
Achille se rappelait, avec toute l'acidité du manque, les plaines désertique de Sparte, les jardins d'Athènes, le sourire de Patrocle.
Oh, Patrocle...
Patrocle aux yeux dorés, auquel il ressemblait chaque jour un peu plus. Patrocle à la crinière brune, si semblable à celle qui s'échouait au creux de son propre cou dans les journée brûlante de Phénicie.
Et quand il avait atteint l'âge adulte, Achille avait le visage exact de celui qu'il avait adoré, des années plus tôt, et qu'il ne reverrait plus jamais, une mémoire qui pesait sur les murs de son esprit comme une vague dévastatrice, prête à tout emporter sur son passage, et une tache de naissance sur le talon, éternel rappel du sable qui avait asséché son corps détruit, et de l'espoir anéanti de retrouver son amant dans le royaume d'Hadès.
Comme Icare, les ailes d'Achille, héros grec et fils de Thétis, avait fondu sous la chaleur de Troie en proie aux flammes, et il avait sombré, échoué dans une vie qui était à la fois une deuxième chance et une malédiction.
Son esprit torturé avait souffert de la distance entre lui et sa terre natale qu'il voyait se découper à l'horizon, quand il se tenait au bord des falaises aux flancs déchiquetés par la mer en colère, entre lui et son amant qui, il l'espérait, l'attendait encore, même dans la mort. Il avait souffert de son inactivité, passant ses jours à labourer les champs avec un homme qu'il avait tant essayé de considérer comme son père.
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Achille
General FictionCombien de vies depuis Troie ? Le royaume des morts se refusait à Achille, et ses vies se succédaient, rythmées par l'histoire et le poids de sa mémoire bien trop lourde. Où était Patrocle ? Où étaient les dieux ? Justice pour Achille aux boucles...
