Chapitre 3

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Tic-tac.

-C'est beau la vie, sourit Ayura.

Achille se tourna lentement vers elle. Derrière eux, les éclats de voix de la soirée qui avait lieu résonnait à peine, tant ils s'étaient éloignés du centre du village.

Dans la chaude nuit estivale, en sa compagnie, elle avait délaissé le châle qui cachait ses épaules dorées aux yeux des autres jeunes hommes carthaginois. Quelque part, Achille se sentait incroyablement privilégié d'être de ceux auxquels elle accordait cette faveur.

Il la connaissait depuis assez longtemps pour savoir qu'elle se dénudait rarement en face de ceux avec qui elle ne partageait pas ce lien particulier qui les unissait, lui, elle, et les quelques autres jeunes personnes qu'ils fréquentaient depuis leurs tendres enfances.

Tic-tac.

De tout Carthage, Ayura était la plus renommée des jeunes femmes à marier, et elle avait été promise à Achille il y avait des années de cela. Auprès de lui, ses gestes devenaient plus doux, plus tendres, et il pouvait deviner dans ses yeux la douceur de l'amour adolescent.

Elle l'aimait d'un amour sincère qu'il était incapable de lui retourner.

Comme toujours, Achille n'avait qu'une seule personne en tête, dont le nom tournait et retournait sur les seules lèvres qui ne l'avaient pas oublié, les siennes.

Parfois, Achille regardait Ayura et se disait que, s'il essayait, peut-être qu'il pourrait en tomber amoureux. Après tout elle était la plus désirable des créatures, aussi intelligente et drôle que belle, et il n'y avait aucune autre femme au monde qui portait les étoffes pourpres avec la même grâce juvénile qu'elle.

Tic-tac.

-C'est vrai, murmura-t-il finalement en retour, après quelques secondes de réflexion.

Devant lui, les vagues éclataient sur la côte en éclats argentés qui se paraient de la lumière de la lune. L'air avait l'odeur enivrante du sel, du sable, et du parfum de sa douce amie.

Il se tourna à nouveau vers elle. Dans la brise nocturne, ses boucles d'encre volaient autour de ses pommettes dorées. Elle lui offrait son profil au nez et au menton volontaire, et ses yeux fermés dont les cils projetaient des ombres sur son visage.

« Plus belle que la vie » pensa-t-il.

Et il s'en voulut parce que, des années plus tôt, il avait pensé cela de Patrocle aussi.

Tic-tac.

Beaucoup de gens pensaient que rien ne pouvait être plus beau que la vie. Que trop vite, les femmes et les hommes s'épuisaient, se brisaient, pris entre les serres du temps qui, inlassablement, s'écoulait.

Mais Achille haïssait la vie. Il l'a haïssait avec tout ce qui lui restait de colère dans le fond de son cœur meurtri par son incessante existence.

Que c'était beau, l'emprise du temps sur ceux qui l'entouraient. Il ne trouvait rien de plus magnifique que les rides au creux des yeux et de la bouche et les cheveux qui prenaient tout doucement la couleur de l'écume argentée. Rien de plus formidable que le repos éternel qui emportaient les âmes brillantes dans le silence, comme elles étaient arrivées, et qui se refusait à lui.

Si la vie était si laide c'était parce que, comme lui, elle était immortelle.

Comme lui, elle n'était qu'un simple concept, quelque chose de tellement ancré dans les mœurs que l'on ne questionnait même plus son existence, et l'histoire de Troie avait été contée tellement de fois qu'Achille aurait pu réciter par cœur toutes ces choses qu'il aurait préféré oublier.

AchilleOù les histoires vivent. Découvrez maintenant