-Achille, puisse les étoiles toujours veiller sur toi, et Hadès te garder auprès de lui. Laisse les flammes s'emparer de ton esprit et te guider jusqu'à la barque de Charon, nous veillerons sur toi, et sur Troie.
Achille fixait son corps sans vie, allongé sur le sol poussiéreux, la flèche encore empalée sur son talon. Il avait beau fermer les yeux et se concentrer, il ne pouvait plus en ressentir la douleur.
-Alors ? souffla une voix.
Il tourna la tête, à sa droite, les yeux dorés de Patrocle lui souriait avec toute la douceur du monde.
-Qu'est ce que ça te fait d'être mort ? demanda-t-il.
Leurs doigts s'entrelacèrent, bien tangible, comme une ancre au milieu de l'Univers, quand bien même ils n'étaient que deux âmes un peu perdues.
-Je ne sais pas, répondit finalement Achille après avoir pris un temps pour serrer le poids de la main de Patrocle dans la sienne.
Il avait l'impression que cela faisait des années qu'il n'avait pas fait cela, quand bien même il savait qu'ils étaient encore ensemble quelques heures plus tôt. Avant que tout ne dégénère.
-C'est agréable, souffla-t-il enfin. C'est léger, j'ai l'impression que je vais m'envoler.
Patrocle rit à ses côtes, et sa tête rejetée en arrière donna envie à Achille de se pelotonner contre lui pour ne plus jamais bouger.
Le silence revint, un instant.
-Pourquoi es-tu encore là ? demanda alors Achille. Je pensais que Charon t'aurait emporté.
-Il est venu, murmura Patrocle en se glissant contre lui.
Achille l'étreignit le plus fort qu'il put. Son cœur était plus léger, ses sentiments moins profonds – sans doute était-ce cela, la mort, une sorte de douceur cotonneuse qui étouffait les émotions – et le soulagement qu'il éprouvait à le revoir avant qu'ils ne le quittent le royaume des vivants était doux, comme un bain de minuit tiède.
-Je lui ait dit que je t'attendais, continua Patrocle dont la tête pesait au creux de son coup. Pour qu'on puisse partir encore.
Achille se demanda s'il l'avait vu se battre avec toute la force du désespoir. Et s'il l'avait vu, dans sa colère vengeresse, trainer dans la poussière l'honneur du prince troyen. Il se demanda s'il l'en aimait moins. S'il le croyait fou.
-Tu m'as manqué, souffla Achille au creux de son oreille, le nez plongé dans ses cheveux bruns.
Au loin, un brasier s'alluma. On brûlait la dépouille d'Achille aux cheveux de blé et de lauriers.
-Toi aussi, répondit Patrocle.
Il sentait le lin frais, tout juste sorti de la rivière, et le sucre des raisins. Le soleil, aussi, mais pas la poussière, ni la sueur. Comme si tous ces corps qui étaient tombés sous leurs coups, et tout le sang qui avait perlé la terre déjà désertique n'étaient qu'un lointain souvenir que la mort avait emporté au loin.
Achille ne sut pas combien de temps ils restèrent ainsi, étroitement enlacés, cheveux emmêlés, respirations apaisées, mais la nuit tomba bientôt sur le campement grec et une lumière apparut, dansant sur l'horizon. Plus le temps passait et plus Achille sentait son estomac peser lourd, comme s'il n'était plus fait pour la terre qui se trouvait sous ses pieds.
-Un bateau, souffla-t-il.
-Charon, répondit Patrocle en pelotonnant son grand corps plus confortablement contre Achille. Il sera là avant l'aube.
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Achille
General FictionCombien de vies depuis Troie ? Le royaume des morts se refusait à Achille, et ses vies se succédaient, rythmées par l'histoire et le poids de sa mémoire bien trop lourde. Où était Patrocle ? Où étaient les dieux ? Justice pour Achille aux boucles...
