J'avoue ça fait longtemps <3
Achille ouvrit les yeux sur des murs d'herbe et un plafond ensoleillé. L'air sentait l'orange et la douceur des toges qui avaient un jour couvert son corps noueux. Sous sa tête, l'herbe était trop fine pour qu'une légère douleur ne pulse pas à l'arrière de son crâne.
Mais il n'avait pas envie de bouger. Pas encore, pas maintenant. Il ne ressentait pas encore l'urge insistante de se lever et de courir, celle-là même qui l'avait poussé à accepter la proposition d'Agamemnon, par peur de l'immobilité.
-Patrocle ? murmura-t-il.
Il n'y avait pas d'autre pensée parasite, pas d'autre souci. Juste la douceur d'un nom aimé dont la sensation articulée avait presqu'été effacée de sa mémoire. Un sourire étira ses lèvres. Il avait presqu'oublié.
-Patrocle, répéta-t-il.
Il aurait voulu le répéter encore. Une fois, deux fois, mille fois. Patrocle, Patrocle, Patrocle.
Il pouvait sentir sa présence apaisante à ses côtés, et ses pensées ordonnées étaient la preuve qu'il veillait sur lui depuis l'herbe où ils étaient allongés.
Achille ferma les yeux un instant, et la lumière du soleil fit virer l'intérieur de ses paupières au rouge kaléidoscopique.
-Les apparences sont parfois trompeuses, demi-dieu.
Achille rouvrit brusquement les yeux. Le ciel au-dessus de lui avait viré au noir, et l'atmosphère avait prit l'acidité de la guerre.
Cauchemars.
Encore et toujours. Ils hantaient sa mémoire, lui rappelant cruellement le bonheur qu'il s'était lui-même confisqué.
-Patrocle ? répéta-t-il.
Sur ses lèvres, les syllabes semblèrent partir en fumée. Plus de paix intérieure, de pensées calmes. Son esprit était redevenu le champ de bataille qu'il avait l'habitude d'être.
-Silence, fils de Thétis.
Achille se figea, immobile au sein même de Chaos, l'être original, fait d'obscurité et de pouvoir. Autour de lui, la noirceur semblait l'aspirer, le ligoter, l'empêcher de respirer.
Une silhouette se découpa à quelques mètres d'Achille. Une longue silhouette vêtue d'opacité dont se dégageait quelque chose de si charismatique qu'on ne pouvait que lui obéir et se taire.
C'était un homme, qui s'avançait doucement vers lui, avec visiblement toute la lenteur dont il était capable, faisant mariner l'âme d'Achille qu'il avait emprisonnée dans les entrailles éternelles de Chaos, le temps d'une nuit. Le temps d'un rêve.
-Tu es pathétique, murmura-t-il quand il arriva finalement à sa hauteur.
Il saisit de ses doigts le menton d'Achille qui se rendit alors compte qu'il avait repris sa forme de gentleman victorien. La dernière enveloppe dans laquelle il s'était senti lui-même.
La silhouette prit une grande inspiration :
-Je n'ai jamais été le préféré de ma fratrie.
Ses prunelles semblaient fondues d'acier, et autour de lui tombaient en cascade, avec une ardeur qu'Achille n'avait pas l'habitude d'associer avec des cheveux, des boucles d'ébènes par centaines, tressées d'or. Son visage était typique de ceux qu'Achille avait eu l'habitude de voir se découper dans les temples thessalien et se dégageait de lui l'aura des grands guerriers.
Il se rendit alors compte que c'était en grec qu'on lui parlait, et il y avait si longtemps qu'il n'avait pas entendu cette langue qu'il avait eu l'habitude d'appeler l' « hellène » parlée convenablement que son cœur se serra.
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Achille
General FictionCombien de vies depuis Troie ? Le royaume des morts se refusait à Achille, et ses vies se succédaient, rythmées par l'histoire et le poids de sa mémoire bien trop lourde. Où était Patrocle ? Où étaient les dieux ? Justice pour Achille aux boucles...
