Chapitre 3 : Cassandre Van Gebruik

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Charlie Grimberg installa Réo dans sa chambre. Il lui acheta des vêtements neufs et essayait du mieux qu’il le pouvait de l’aider à retrouver la mémoire. Mais il remarqua une chose : le jeune homme semblait hésiter à appeler la psychothérapeute recommandée par le médecin. Ainsi, plusieurs semaines passèrent sans qu’il ne prenne rendez-vous. Charlie en avait assez de le voir hésiter de la sorte. Il voulait vraiment que son protégé puisse enfin retrouver sa vie d’avant, si cela était possible. Il se demandait ce qui pouvait bien le bloquer à ce point.

— Dis donc, p’tit. Pourquoi t’as pas encore appelé, hein ?

— Je ne sais pas, Charlie… J’ai comme un mauvais pressentiment. Est-ce que retrouver ma mémoire est vraiment la chose à faire ?

— Sois pas con ! Bien sûr que c’est la chose à faire ! Tu peux pas rester comme ça !

Au fond, Réo savait que Charlie avait raison. Il prit une grande inspiration et composa lentement le numéro écrit en relief sur la carte de visite, sous le regard approbateur de son ami, qui ne le quittait pas des yeux pour être certain qu’il fasse la démarche.

— Bonjour. Je m’appelle Réo Diaz et j’aimerais prendre rendez-vous…

Ce fut plusieurs semaines plus tard que sa première séance eut lieu. Il était nerveux et ne cessait de regarder avec attention tout ce qui l’entourait. Il analysait chaque patient qui allait et venait, et le bruit de la petite fontaine qu’ils avaient installée près d’un ficus l’énervait plus que tout le reste. Agité, il commença à trembler et sa jambe droite ne cessait de vibrer.

Mais ce n’était rien comparé au stress de Charlie. Celui-ci faisait les cent pas dans la salle d’attente, suait à grosses gouttes et ne cessait de maudire l’horloge, dont les aiguilles semblaient figées, lui donnant un air grotesque.

— Foutue bonne femme… grommela-t-il.

— C’est de ta faute, Charlie. On est arrivés une bonne heure à l’avance… soupira Réo.

Lorsqu’enfin ce fut son tour d’entrer dans le bureau épuré et bien éclairé de Madame Van Gebruik, il l’observa attentivement.
Elle était habillée d’une chemisette en soie blanc crème et d’une jupe crayon qui moulait parfaitement sa taille et ses jambes. Ses cheveux blonds étaient remontés et maintenus par une pince, et ses beaux yeux verts étaient cachés derrière une paire de grosses lunettes qui lui couvraient la moitié du visage.

— Dommage… se dit Réo. Elle pourrait être vraiment belle…

Elle l’invita à s’asseoir d’une voix douce sur un fauteuil capitonné très confortable. Il s’exécuta et resta silencieux quelques instants, ne sachant pas quoi dire. Il jouait avec ses mains et regardait tout autour de lui.
Ce fut elle qui prit la parole en premier.

— Vous semblez nerveux. Voulez-vous un verre d’eau ?

— Non, merci. Mais je ne sais pas quoi vous dire…

— Et si vous commenciez par vous présenter ?

— Je m’appelle Réo Diaz.

— Très bien, Réo. Détendez-vous. Pour cette première séance, nous allons simplement faire connaissance. Comme vous le savez, je suis Cassandre Van Gebruik. Je suis là pour vous aider, et tout ce qui sera dit dans ce bureau ne sortira pas d’ici. Vous pouvez avoir confiance.

— Je ne sais vraiment pas quoi vous dire… Il y a quelques semaines, je me suis réveillé avec une énorme gueule de bois dans un appartement. Mais je ne me souvenais de rien du tout.

— Je vois. Vous aviez oublié ce qui s’était passé la veille, n’est-ce pas ?

— Oui. Mais pas seulement. Je ne me souviens plus de rien. Je ne connaissais même plus mon nom ou ma date de naissance. Ni même à quoi je ressemblais. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à me reconnaître lorsque je me regarde dans un miroir.

— Intéressant… murmura-t-elle. Et selon vous, que signifie cette perte de mémoire ?

— Je pense savoir quelque chose que je ne devrais pas. Je crois que j’ai été témoin d’un meurtre.

Elle écarquilla les yeux un instant tout en écrivant dans son calepin. Mais elle resta parfaitement professionnelle et reprit avec douceur :

— Qu’est-ce qui vous fait dire que vous avez été témoin d’un meurtre ?

— Eh bien… Souvent je rêve, ou j’ai des flashs. Je vois un homme grand, habillé d’une chemise et d’un jean noir, se laver les mains pleines de sang. Et puis… je ne sais pas. Je me sens angoissé, comme si quelqu’un me surveillait.

— Peut-être que ce n’est qu’une impression. Qu’est-ce qui vous fait vous sentir en danger ?

— Cet homme. Celui que je vois dans mes rêves. Il m’inspire la terreur.

— Je vois. Pour commencer, monsieur Diaz, je vais vous prescrire des anxiolytiques qui vous aideront à être plus calme. Ensuite, je vous propose une première séance d’hypnose afin de voir si nous pouvons communiquer avec l’homme que vous voyez. Qu’en dites-vous ?

— Je ne sais pas… C’est effrayant. Et s’il me faisait du mal ?

— Ne vous en faites pas. Vous serez en sécurité dans mon bureau. Rien ne pourra vous arriver ici.

En prononçant ces mots, Cassandre Van Gebruik ne pouvait pas être plus éloignée de la réalité.

Réo accepta malgré tout. Mais il était mal à l’aise. Il ne se sentait en sécurité nulle part, et franchement, qui pourrait croire à son histoire ? Même lui avait du mal à se prendre au sérieux. S’il n’y avait pas eu cette perte de mémoire, il n’y croirait pas lui-même.

Il la remercia, et lorsqu’il sortit de son bureau, Charlie l’assaillit de questions.

— Alors ? Comment ça s’est passé ? Tu te souviens de quelque chose ?

— C’est pas une séance qui va m’aider. On a juste fait connaissance et…

— Quoi ? C’est quoi cette charlatane ! Cinquante billets pour faire des présentations ? C’est n’importe quoi !

— Calme-toi, Charlie. À la prochaine séance, elle va me faire faire de l’hypnose…

— Ah… bon… bon…

— Mais je ne sais pas… Ça me paraît risqué.

— Fais-le, gamin. On sait jamais si ça peut t’aider. Et dans le cas contraire, on arrêtera et on trouvera une autre solution. D’accord ?

Réo acquiesça, silencieux.

Et quelques jours plus tard débuta la première séance.

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