Deux ans après la médiatisation de l’affaire, le procès et l’incarcération de Réo, Lionel Langford, écrivain de romans noirs à succès, demanda pour la cinquième fois une entrevue avec le jeune Diaz. Celui-ci, après avoir refusé à chaque fois, avait fini par accepter de le rencontrer.
C’est pour cela qu’il se rendit au centre de détention où Réo purgeait sa peine. Il entra dans la salle où on l’avait conduit et trouva Réo avachi sur sa chaise, le regard déjà las, presque blasé.
— Encore vous… constata-t-il. Vous aimez tant les erreurs de la nature que vous revenez me voir ?
Lionel Langford s’assit calmement, ouvrit son carnet et posa son stylo entre les pages.
— Est-ce comme ça que vous vous voyez, monsieur Diaz ?
Réo se raidit. Son regard s’assombrit avant de répondre.
— Pas vraiment. Peut-être. J’en sais rien. Mais je sais que c’est ce que pensent les gens “normaux”.
Maman disait qu’il ne fallait jamais juger. Elle… elle avait l’habitude de prendre en pitié n’importe qui, même ceux qui ne le méritaient pas.
Vous avez une clope ?
L’écrivain fouilla dans la poche de sa veste et en sortit un paquet de cigarettes neuves qu’il avait acheté exprès pour l’occasion. Il en prit une, l’alluma et la lui donna.
Réo tira une première bouffée. Ferma les yeux. Savoura ce goût amer et âpre. Puis souffla lentement la fumée.
— Alors, monsieur Diaz… Parlez-moi un peu de vous. Pourquoi avoir commis tous ces meurtres ?
— Mmh… Je crois que maman fumait les mêmes. Elles ont la même odeur, répondit Réo, ailleurs. L’autre détestait celles-là. Et quand il n’aimait pas… c’était bruyant.
— Monsieur Diaz… Qui parle là, maintenant ? Réo ou Ethan ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il tira une nouvelle bouffée sur sa cigarette. Laissa échapper un rire qui ressemblait davantage à un souffle, puis répondit d’une voix rauque :
— Que ce soit lui ou moi, qu’est-ce que ça change ? On a la même histoire.
Et vous, Langford ? C’est quoi, votre histoire ?
Lionel fut pris au dépourvu. Il posa les yeux sur les questions qu’il avait mis tant de temps à préparer, cherchant ce qu’il pourrait répondre. Mais n’était-ce pas se mettre en danger que de révéler certaines vérités à un homme déjà brisé de l’intérieur ?
Voyant l’hésitation de Lionel, Réo — ou Ethan — esquissa un sourire.
— Ah. Vous avez l’air d’hésiter, n’est-ce pas, Langford ?
— Pas vraiment, mentit l’écrivain. Je sais qui je suis. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment est né Ethan. Pourquoi avoir créé une identité ? Que fuyez-vous, monsieur Diaz ?
— Je ne fuis plus. J’ai cessé de vouloir fuir. Je pense que votre question devrait être reformulée.
Au fond, la question n’est pas ce que j’ai tenté de fuir. Ce serait plutôt : que refuse-t-on de voir ?
— Et… que refusez-vous de voir ?
— Pas moi. Vous. Eux. Le monde dans lequel on vit.
Maman disait souvent que, parfois, on est obligé d’accepter l’injustice. Moi, je dis que, parfois, il faut faire justice soi-même.
— Ce n’est pas à vous de décider de ce qui est juste. Nous avons des lois pour ça.
— Foutaises. Les lois ne suffisent pas.
Vous savez, la première fois, c’est le plus difficile. On hésite. On réfléchit. On recule. On hésite encore. Et c’est à ce moment précis que l’impulsion agit. Elle nous brûle de l’intérieur. Elle est la seule réponse viable.
On n’a plus d’autre choix que d’y répondre. Et quand ça arrive, on ne ressent plus rien. Votre corps ne vous appartient plus.
Quand vous réalisez ce que vous avez fait, il est déjà trop tard. Et on ne peut plus revenir en arrière.
— Ce n’est pas ce que je vous ai demandé…
— Vous voyez ? Vous refusez ma réponse parce que vous ne voulez pas voir non plus. Pourtant, c’est le seul moyen de comprendre.
C’est le seul point commun que j’ai avec l’autre. Une fois que c’est fait, il est trop tard. Il était pareil. Et vous avez refusé de le voir aussi.
Et voilà le résultat quand on ferme les yeux trop souvent. Trop longtemps. Quand ça nous arrange…
Lionel essaya d’avaler sa salive. En vain. Le discours de Réo lui serra la gorge. Des souvenirs enfouis remontèrent, se dévoilant sous un angle qu’il n’aurait jamais cru — ni voulu — adopter.
Il chercha un mouchoir dans son sac à bandoulière, accroché négligemment au dossier de sa chaise, et s’essuya le front avant de se tourner vers le gardien.
— Pourrais-je avoir un verre d’eau, s’il vous plaît ?
Le garde acquiesça et, en quelques minutes — qui parurent des heures, dans le silence de Réo — Lionel obtint ce qu’il avait demandé.
Il but le liquide frais d’une traite et tenta de se raccrocher à la raison de sa venue dans cet endroit hostile.
— Vous avez d’autres questions à me poser ? demanda Réo, qui s’était mis à marmonner une chanson rock des années 80, tapotant du doigt sur la table.
Lionel avait envie de continuer. Plus Réo parlait, plus ses mots résonnaient en lui. Il relut ses notes, ses questions, les lignes qu’il avait écrites puis rayées, avant de se convaincre qu’elles avaient peut-être encore un sens.
— Au fait… Je ne vous ai pas demandé. Vous écrivez sur quoi ?
— J’écris sur la nature complexe de la psyché humaine. C’est pourquoi j’aimerais vous comprendre.
Réo écrasa sa cigarette et souffla sa dernière bouffée vers le visage de Lionel. Il pouffa, se moquant ouvertement de lui.
— Pour comprendre vraiment une personne, il faut vivre et ressentir les mêmes choses qu’elle. Et ça… vous le savez : ce n’est pas possible.
Langford comprit alors que l’homme en face de lui ne parlerait pas davantage. Ni aujourd’hui… ni peut-être jamais.
Il le remercia, le salua, puis sortit précipitamment de la salle de visite. L’air froid du couloir lui sembla étouffant et la lumière blafarde des néons lui brûla les yeux. Son cœur battait à tout rompre.
Il récupéra les affaires qu’on lui avait confisquées à l’entrée, puis poussa enfin la lourde porte métallique qui donnait sur l’extérieur. La lumière du soleil et la brise d’été lui donnèrent l’impression de respirer à nouveau.
Cet entretien ne s’était absolument pas passé comme prévu. Pire : il se posait désormais plus de questions qu’avant.
Une fois assis dans sa voiture, il relut une dernière fois son carnet et nota, d’une main moins assurée que d’ordinaire :
« Et si, moi aussi, j’étais comme lui… »
Petit mot de l'autrice :
Merci d’avoir lu Amnesia.
Prenez un instant.
Respirez.
Et gardez cette question avec vous.
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Amnesia
Mystery / ThrillerLorsqu'il se réveille, tous ses souvenirs ont disparu... et pourtant ceux-ci révéleront petit à petit un secret bien gardé.
