Chapitre 12 : Celui qui aime

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Ethan alluma une cigarette et souffla la fumée en direction de Réo avec un sourire moqueur. Le jeune Diaz avait une mine effarée et le regardait avec insistance, hésitant entre la peur et l’inquiétude envers son ami.

— Ça ne te fait rien d’avoir tué quelqu’un de cette façon ? demanda Réo, sous le choc.

— Pourquoi ? Ça devrait ? répondit Ethan avant de vider son verre d’une seule traite.

— Évidemment ! Tu devrais au moins éprouver des remords et de la compassion pour sa famille et ses amis ! s’indigna Réo en le secouant par les épaules.

— Le seul pour qui je peux éprouver ce genre de sentiments, c’est toi. Je me fiche pas mal des autres.

— Dis-moi… Je me demandais. J’y pense depuis qu’on s’est vus près du parc… Est-ce que, par hasard… tu m’aimes ?

— Oui, je t’aime. Et dans ce monde, tu es la seule personne qui importe. La seule.

Il fit signe au barman de lui resservir une boisson. Il leva son verre et fit tournoyer le précieux liquide, le regard dans le vague.

Réo était sous le choc. Il lui avait dit cela avec une telle simplicité, sans aucune gêne et sans hésitation. Il n’avait même pas l’air de s’inquiéter de la réciprocité de ses sentiments, comme si, au fond, cela lui était égal. Contrairement à lui, son cœur avait fait un bond.

Qu’était donc ce sentiment qu’il ressentait pour cet homme dont le magnétisme l’attirait comme un papillon vers une flamme ? Son estomac s’était noué et il ne savait plus quoi lui dire lorsque son ami reprit :

— Te prends pas la tête. Notre relation a toujours été très ambiguë et personne ne l’a jamais comprise. Ils ont tout fait pour essayer de nous éloigner. C’était aussi le cas pour Nathan Smith. Il ne m’a jamais supporté et faisait tout pour que tu m’oublies…

— Tu sais… Je ne m’en souviens plus, de toute manière. Alors tu n’étais pas obligé de faire ça.

— Bien sûr que si ! Il allait découvrir notre secret ! Je ne pouvais pas le laisser faire, sinon tu aurais eu de sérieux problèmes…

— De quel secret tu parles ?

— Il vaut mieux pour tout le monde que tu ne t’en souviennes pas.

— Je vais rentrer, soupira Réo en se levant du tabouret et en marchant vers la sortie.

— Attends ! cria Ethan en le suivant.

Il le prit dans ses bras et le serra fort contre lui en lui murmurant à l’oreille :

— S’il te plaît… Aie confiance en moi…

— Je vais devoir te dénoncer, tu sais ?

— Je le sais. Fais-le si tu penses que c’est la bonne chose à faire. Je ne veux pas que tu aies des regrets.

Réo se dégagea de son étreinte et s’en alla.

Lui faire confiance était difficile. Jusqu’à présent, hormis ses mots, Ethan n’avait jamais montré qu’il en était digne, et ses meurtres ne faisaient qu’intensifier la méfiance que Réo éprouvait à son égard.
Ethan le regarda partir, l’air perplexe. Il eut un petit rire moqueur et ralluma une cigarette. Il savait pertinemment qu’un jour ou l’autre, Réo apprendrait la vérité et se souviendrait de tout. En attendant, il prenait un malin plaisir à le manipuler à sa guise, malgré les sentiments sincères qu’il avait pour lui — même si Réo pensait le contraire et n’éprouvait à son égard que peur et méfiance.

Pendant ce temps-là, Réo ne savait plus quoi penser. Il avait marché un bon moment sans se soucier de son travail avec le vieux Grimberg lorsqu’il se rendit compte qu’il était déjà devant le petit appartement. Il entra, enjamba le bazar étalé sur le sol et s’assit sur le canapé, la tête en arrière, regardant le plafond jauni et humide.

Il était complètement perdu et ne cessait de se demander ce qu’il devait faire, tout en s’empiffrant des gâteaux qu’il avait achetés pour Charlie. Lorsqu’il se rendit compte qu’il avait mangé la moitié des cupcakes, il referma la boîte à toute vitesse, la posa sur la table du salon et alluma la télévision.

Il resta devant une telenovela, hypnotisé par l’histoire et le jeu d’acteur exagéré. Il se vida la tête toute la journée de cette façon, apathique, incapable de bouger. Mentalement épuisé, il s’endormit en fin d’après-midi alors que le quartier commençait à peine à s’animer.
À ce moment-là, il se souvint de sa rencontre avec Nathan et Kaleb.

C’était lors de sa première année au collège. Vivant dans un orphelinat, il était sujet aux moqueries et au harcèlement de la part de ses camarades. Il s’était renfermé au point de devenir quasiment invisible, même aux yeux de ceux qui le martyrisaient. Il rasait les murs, sautait le repas du midi pour éviter la cantine et faisait tout pour ne pas se démarquer.

Mais un jour, il tomba sur un petit groupe de garçons alors qu’il rentrait « chez lui ». Les coups, les insultes et les humiliations fusèrent tandis qu’il était incapable de se défendre. Recroquevillé au sol, les yeux fermés, il se mit à pleurer, se demandant quand son calvaire prendrait fin. Il se voyait déjà mort, se demandant comment Ethan réagirait en apprenant la nouvelle.

C’est alors que Nathan et Kaleb, qui passaient par là, décidèrent d’intervenir et vinrent le défendre. Depuis ce jour, les trois garçons devinrent inséparables.

Réo racontait chaque journée à Ethan, qui faisait mine d’être heureux pour lui. Mais au fond, il était jaloux. Très jaloux. Il voulait Réo pour lui seul.

Encore aujourd’hui, cette jalousie n’avait jamais cessé de le ronger.

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