Sibylle #2.1

128 4 0
                                        

Un coup d'œil dans le miroir, je suis presque prête. Boucles blondes relevées en un chignon un peu flou, robe légère ni trop décolletée ni trop courte, c'est parfait. Je me félicite d'avoir investi dans de nouvelles tenues. Ma fonction de psychologue m'impose de conserver une apparence suffisamment professionnelle, mais la météo comme l'espoir de survivre à la chaleur agressive m'obligent, eux, à remiser les tailleurs et les pantalons au fond du dressing. Si je m'écoutais, j'irais bosser en bikini. Seulement, je doute que ce soit au goût de mon chef. Pire, ça pourrait être à celui de quelques patients ; déjà que certains prennent nos entretiens individuels pour des rencards, autant éviter de donner du grain à moudre à leur imaginaire.


— M'man ! me rappelle à l'ordre la voix grave de mon fils en passant la tête par la porte de la salle de bains.
— J'ai presque fini, Simon, dis-je en appliquant avec soin mon mascara.Un grognement me répond. J'observe son reflet, m'étonne de sa mine renfrognée alors qu'il a entamé un stage de water-polo avec son équipe. Retrouver à la fois ses potes et son sport favori devrait pourtant lui donner le sourire. Mon instinct de mère louve me souffle que quelque chose ne tourne pas rond.
— Un souci, mon biquet ?Le biquet, bientôt seize ans au compteur, encore un enfant, mais déjà une carrure d'homme, lève les yeux au ciel en remuant la tête ; sa tignasse brune désordonnée s'agite au gré de ses mouvements.
— Tu peux arrêter de m'appeler comme ça ?
— D'accord, mon p'tit poulet, ironisé-je.
— OK, super drôle, réplique-t-il en forçant un ricanement. Je vais finir par être en retard. Tu vas bosser, j'te signale, pas à un défilé de mode.


Je pouffe en l'entendant reprendre les phrases que je lui ai sorties un paquet de fois. Douce revanche sur les départs en catastrophe les matins d'école où il traîne dans la salle de bains. Aujourd'hui, s'il est prêt avant moi, la raison est simple : contrairement au lycée, il n'y a pas de filles dans l'équipe. Je décide d'éviter de lancer cet argument imparable, histoire de ne pas le braquer. Après tout, je n'ai toujours pas l'explication sur le pourquoi du comment de sa mine des mauvais jours et je compte bien l'obtenir.


— C'est bon, un peu de parfum, mes sandales et on pourra filer. Tu as tes affaires ?
— Oui, confirme-t-il en désignant son sac de piscine. J'ai même préparé les tiennes : mug de thé glacé et muffin pour ton petit déj.


Vaporisateur en main, je suspends mon geste, me tourne vers lui. Que signifie donc cet excès de prévenance ? Son visage fermé ne me donne aucun indice. Je regrette soudain de ne pas avoir ce fameux pouvoir de lire dans les pensées que me prêtent parfois les gens lorsqu'ils découvrent mon métier.


— Tu m'impressionnes... murmuré-je, soupçonneuse.
— Si tu pouvais t'en souvenir au moment de me verser mon argent de poche, lance-t-il innocemment, un coin des lèvres relevé.
— Mais quel manipulateur !
— J'y peux rien, avec deux parents psys, j'ai des prédispositions dans le domaine.
— À propos de parent, comment va ton père ?
— Si tu te dépêches, je te répondrai peut-être dans la voiture. Ce gros débile d'Arthur est encore arrivé à la bourre l'autre fois et à cause de lui, le coach a promis de nous faire nager une longueur supplémentaire par minute de retard.
— Arthur ? répété-je. Ton ami qui n'habite pas loin ?
— C'est pas mon ami, c'est une purge, ce mec ! s'emporte-t-il.
— Il n'a pourtant pas l'air si terrible vu de loin.
— De près, si. Il est vantard, provocateur et prétentieux. Et sa tronche ne me revient pas, ajoute-t-il, l'œil mauvais.
— Joli tableau, ironisé-je. Du coup, j'imagine que le projet de lui proposer d'aller à la piscine avec nous afin d'éviter les retards ne te tente pas.
— Et puis quoi encore ? proteste-t-il avec véhémence. Je me le farcis déjà dans l'équipe, c'est bien suffisant !


Voilà qui m'éclaire sur sa soudaine ponctualité, cependant j'ai l'intuition qu'il y a autre chose. Après avoir fermé les boucles de mes compensées, nous prenons place dans mon cabriolet rouge. À peine installé sur le siège passager, Simon décapote le toit et enclenche une playlist de rap. Un rituel instauré lorsque ses goûts musicaux ont commencé à s'affirmer.


— C'est un nouveau titre ? me renseigné-je en clipsant ma ceinture.
— Orelsan, répond-il brièvement en augmentant le volume.


J'aime écouter les chanteurs qu'il apprécie, lui passer mes découvertes aussi, un moyen comme un autre de garder une certaine complicité avec lui. La garde alternée n'est jamais facile à gérer pour un enfant et mon fils n'a pas échappé à la règle. Les premiers mois ont été compliqués, Simon m'a d'abord reproché le divorce ; sans doute trop jeune pour comprendre que même si nous ne nous disputions jamais, je n'avais plus de sentiments pour son père. Cependant, j'ai eu la chance que Luc n'ait pas cherché à le monter contre moi, comme cela arrive lors de beaucoup de séparation. Malgré les récriminations en privé, auprès de Simon, il a toujours fait preuve de positivité me concernant, et pour cela, je lui en serai éternellement reconnaissante.


Entre l'impression d'être détestée par mon enfant, la peur de perdre son amour à jamais et la sensation accablante de culpabilité d'avoir brisé notre foyer, cette période a été assez traumatisante. Il a fallu beaucoup de temps afin de renouer le lien avec mon fils, de retrouver nos marques et d'adopter de nouvelles habitudes. Comme les dimanches soir où je le récupère, nous partageons un de ses plats préférés avant de nous installer devant un film dans une ambiance détendue pour reprendre notre vie à deux en douceur.


Au fil du temps, j'ai appris à maîtriser ma curiosité lors de ses retours, à ne pas le bombarder de questions même si je meurs d'envie de tout savoir de sa semaine. Je me contente du classique « ça a été ? » pour qu'il ne se sente ni épié ni obligé de raconter, mais pas délaissé non plus. Hier soir, il m'a paru plus nerveux que d'ordinaire, mais je n'ai pas osé creuser. Ce matin, face à la persistance de son air renfrogné, j'estime avoir assez patienté.


— Alors cette semaine chez ton père, ça s'est bien passé ?
— Ouais, bougonne-t-il.


Pas très loquace, cet ado. Je m'arrête à un feu rouge et en profite pour tenter d'analyser son mutisme. Soit il y a eu un problème, soit il m'en veut vraiment de le mettre en retard. Je le connais assez pour éliminer d'emblée la seconde option. Je déglutis, me rends alors compte que ma gorge est nouée par l'inquiétude.


— Rien de spécial ? insisté-je calmement.
— Non. Enfin, si... papa m'a présenté une meuf, lâche-t-il du bout des lèvres.
— Une meuf ?
— Sa copine, quoi !
— Oh.
— Ça t'embête ? m'interroge-t-il en me regardant franchement.


Pause.

Essenti'elles - Floyd GeableOù les histoires vivent. Découvrez maintenant