Le matin commence comme tous les autres. Le soleil filtre à travers les rideaux de la salle de classe, les bruits des élèves qui s'installent, les chaises qui grattent contre le sol… Mais aujourd’hui, il y a quelque chose de différent. Parce que, comme à chaque fois que je le vois, je sens cette petite pression dans ma poitrine, ce léger tremblement quand il entre dans la pièce.
— Bien, silence, tout le monde, dit Pierre Gasly, tout en posant son sac sur le bureau. Vous avez tous votre texte pour aujourd’hui ?
La classe se calme progressivement, mais je ne peux pas m’empêcher de regarder ce prof de français. Il est plutôt jeune pour être ici, pas beaucoup plus vieux que certains de mes camarades, et il a cette aura tranquille, presque déconcertante. Ses cheveux bruns sont un peu trop longs pour un professeur, et sa manière de s’habiller est… différente. Il n’est pas comme les autres profs, il est plus… humain, si tu vois ce que je veux dire. Mais moi, je ne suis pas là pour être sage.
— Ocon, je vous demande une fois de plus de vous concentrer, dit-il d’une voix calme mais ferme, et je sens immédiatement tous les regards se tourner vers moi.
Je relève les yeux et lui adresse un sourire moqueur. C’est presque une habitude, maintenant. Je suis celui qui dérange, celui qui aime provoquer, tester les limites. Et Pierre, avec ses yeux perçants, est le seul à ne jamais se laisser intimider.
— Vous avez préparé votre texte, Esteban ?
Je me frotte les yeux, feignant l’indifférence.
— Bien sûr, Monsieur Gasly. Je suis un élève modèle, moi.
Il sourit légèrement, comme s’il savait très bien que je n’étais pas aussi irréprochable que je le prétendais. Et c’est bien là tout le problème, n’est-ce pas ?
Mais il ne me répond pas tout de suite. Il fait un petit geste vers le tableau et attend. Et là, je vois une étincelle dans ses yeux, un petit défi. C’est comme si, au fond, il savait que je cherchais à l'agacer. Et ce regard… il est presque amusé.
Je me redresse, un peu moins nonchalant cette fois. Peut-être que je l’ai un peu sous-estimé. Il est plus malin qu’il n’en a l’air.
— Est-ce que tu voudrais venir lire ton texte, Esteban ?
Il me fixe, un sourire en coin, attendant ma réaction. Et là, je ne sais pas pourquoi, mais je me lève presque sans y réfléchir. Le regard de Pierre me force à y aller, comme s’il avait vu à travers moi et savait que je ne pouvais pas reculer.
Quand je m’avance vers le tableau, je sens tous les regards sur moi. Mais je m’en fiche. Ce qui m’agace, ce n’est pas la classe, ce n’est pas le texte. Ce qui m’agace, c’est Pierre. Parce qu’il a ce truc, ce pouvoir qu’il exerce sans le vouloir, mais qui m’empêche de rester indifférent. Et ça me met hors de moi.
Je commence à lire, mais ma voix est moins assurée que d’habitude. Je me sens un peu vulnérable sous son regard.
— Très bien, Esteban, dit Pierre quand j’ai terminé, mais je sens que quelque chose dans sa voix a changé. Il est plus sérieux, plus attentif, et ça me perturbe. Vous avez fait quelques erreurs dans votre interprétation.
Je hausse les sourcils.
— C’est-à-dire ?
Il fait un pas en avant, effleurant presque mon épaule, et je sens un frisson parcourir ma peau.
— Vous ne vous êtes pas vraiment plongé dans le texte, Esteban. Vous avez lu les mots, mais vous ne les avez pas ressentis. Le texte, c’est comme une course. Il faut savoir quand accélérer, quand freiner. Il faut sentir chaque mot comme une prise de virage. Vous voyez ce que je veux dire ?
