Chapitre 1 : Dirty Memory

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Le jour où la joie des autres devient ta joie, le jour où leur souffrance devient ta souffrance, tu peux dire que tu les aimes.

- Michel Quoist

Chapitre un

« J'ai l'impression que ma mémoire est sale.

- Elle l'est. Parce que tu t'entêtes à te souvenir.

- Si j'oublie, je ne saurais plus ce que j'ai traversé, et je risque de refaire la même erreur.

- Et tu arriveras enfin à dormir. Qu'est-ce que tu préfères entre vivre écrasé par le poids d'un passé trop lourd, et vivre inconsciemment, sans te poser de questions, comme tout le monde ?

- Je sais pas trop. Vivre inconsciemment en gardant dans un coin de ma tête les mauvaises choses.

- Tu te fais du mal tout seul. T'étonnes pas si tu souffres constamment, t'as vu comment tu vis ? Toujours sur tes gardes. T'as peur de te faire avoir, d'être blessé, d'avoir encore mal, de vivre, tout simplement. C'est ça qui te fais souffrir. C'est le souvenir et la crainte qui te provoquent cette douleur. Pleure un bon coup, respire et va de l'avant. C'est derrière toi. »

*

Je me souviens encore de ses mots, qui ont su me réconforter. Ceux qui m'ont fait avancer et baisser ma garde. J'aimerais qu'il les répète encore une fois. Ma mémoire est de nouveau sale.

*

Il était trois heures du matin. La lune s'était élevée dans le ciel et inondait ma chambre d'une lumière éblouissante. Les murs immaculés me paraissaient soudain trop proches de moi, et trop blancs. Leur proximité imaginaire m'étouffait, comme toujours. Dehors, tout semblait clair et reposé. Il était trois heures dix minutes du matin, et après avoir passé dix minutes à me perdre dans mes pensées, je décidais d'aller faire un tour dehors, là où tout était différent.

Les cafés et restaurants étaient encore ouverts à une heure aussi tardive, ce qui ne me surprenait guère. Nous sommes à Séoul, et Séoul est une ville nocturne. Elle s'éveille quand le monde s'endort. Je marchais pendant quelques instants, tentant tant bien que mal de me perdre dans cette ville que je connaissais par cœur. J'aurais aimé m'effacer dans une de ces ruelles, et demander aux passants mon chemin. J'aurais aimé oser leur adresser un mot, ne serait-ce qu'un seul. Mais après quelques mois, cela me paraissait impossible.

Je marchais encore, et encore. Un petit café attira mon attention - en réalité, c'est surtout le succulent beignet qui régnait en maître sur l'enseigne qui attira mon regard et mon estomac. Je n'avais rien à perdre.

J'entrai dans le café illuminé par les ampoules, et une serveuse me reçut, un grand et faux sourire plaqué sur le visage. Combien de fois avait-elle dû sourire, comme à ce moment, alors que les larmes s'aventuraient à la limite de ses yeux ? Elle marmonna quelque chose d'incompréhensible, et me tendit une carte, que je pris volontiers. Un petit expresso m'ira, me disais-je. Mais elle était déjà retournée à ses fourneaux.

Mes yeux balayaient le commerce. Tout était propre et organisé, chaque chaise était à sa place, chaque table brillait de propreté, chaque ampoule déversait sa lumière aveuglante, chaque plan de travail était nettoyé...

Et dans ce malheureux café, un jeune garçon sirotait un milkshake. À trois heures et quarante-cinq minutes du matin. Ses yeux fixaient obstinément les quelques flocons qui tombaient sur la ville endormie. Il semblait en étudier les moindres caractéristiques, de la taille jusqu'au misérable poids, en passant par leur couleur... Ses mains étaient plaquées sur le gobelet presque plein, son pouce droit caressant de haut en bas le plastique froid.

Sans m'en apercevoir, je regardais ce garçon qui devait avoir mon âge, détaillant chacun de ses traits effacés par un voile invisible. Il y avait tant de peine dans ce regard inconnu, que je regrettai un instant les litres de larmes versés au cours de ces quelques mois.

Puis Sandy, la jolie serveuse hypocrite - elle ne devait pas du tout s'appeler Sandy, mais ce prénom lui allait plutôt bien - réapparut, mon expresso brûlant dans ses mains de poupée. Je ne me rappelais absolument pas lui avoir parlé, mais bon... Je hochai la tête en guise de remerciement, et le temps que je le quitte des yeux - soit environs trois secondes - le charmant adolescent s'était glissé sur la banquette en face de la mienne dans un couinement disgracieux du faux cuir.

« Il est tard. Je pensais qu'il n'y aurait personne.

Effectivement, quatre heures et cinq minutes du matin, était une heure tardive ou matinale, selon les gens.

Laissez-moi vous décrire sa voix. Elle semblait toute droit sortie d'un rêve, comme fabriquée de toute pièce par mon subconscient, cotonneuse et posée. Un peu cassée, mais très légèrement. Cette voix faisait partie de ces voix, addictives et attirantes, qui vous procuraient le ressenti d'avoir été soigné, et d'être désormais reposé. Peu de voix avaient le mérite d'être aussi douces et viriles en même temps.

« T'as l'air complètement défoncé.

Ses grands yeux bridés étaient désormais posés sur mes cernes noirs et mes yeux rougis par la fatigue, gonflés par les pleurs. Je pris mon courage à deux mains.

« Toi aussi.

Deux petits, stupides mots. Et son sourcil droit qui s'arquait.

« Je le suis un peu, en fait. Et un peu déprimé, aussi.

Je sentais déjà une vague de paroles déferlant sur mes oreilles. Des paroles peut-être chargées de tristesse, prononcées par une personne qui cherchait seulement une oreille attentive.

Mais je n'étais pas dans un de mes rarissimes bons jours. J'avais moi-même envie de parler, alors je n'écouterai rien.

« Relax. Je vais pas te raconter mes petits problèmes.

Le soulagement s'empara de moi. Il était déjà reparti à la contemplation de ses divins flocons. Peu de temps après, il se détacha de la vitre, reportant son attention sur ses mains qui arboraient quelques égratignures çà et là. Il ferma les yeux, avant de prendre son visage entre ses mains.

J'éprouvais malgré moi de la compassion envers ce cœur meurtri et souffrant.

Ses sanglots étouffés me parvinrent, et les larmes qui avaient fui son corps se déversaient sur la table de bois, glissant de son menton. Je revérifiai l'heure, machinalement. Quatre heures trente-sept, le six janvier deux mille quinze. Mon côté vivant a pris le dessus, ce malheureux jour-là.

« Ça va aller, ça va aller...

Ma main gauche caressait tendrement sa pauvre épaule, apportant le peu de soutien que j'étais capable de montrer envers un autre être humain, en ce jour solitaire et enneigé.

« Ça va aller, ça va aller », répétait ma voix qui avait disparu pendant des mois, telle une berceuse qui, je l'espérais, réchaufferait peut-être le cœur oublié du jeune homme.


And now my memory won't let me sleepOù les histoires vivent. Découvrez maintenant