IX - Petite souris

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- Quoi ?

Ma voix n'est qu'un murmure.

Je ne suis pas en état de faire plus, de réfléchir à ce qu'il sous-entend. De penser à autre chose que cette main sur moi. Cet unique contact sur mon bras, tellement dévastateur, qui me paralyse, efface ma raison et me frustre. Parce qu'il ne fait que ça, il ne va pas plus loin. Même si je le vois se pencher très légèrement.

Mon corps semble suspendu à lui, à ce qu'il pourrait me faire. Je suis au bord d'un précipice ne sachant pas si je dois sauter.

Tout est trop soudain.

Même si cela fait cinq ans que nous nous côtoyons. Cinq ans où nous jouons un drôle de jeu où je suis la souris toute désignée. Nous ne pouvons pas dire que nous nous sommes apprivoisés. Alors ces réactions inédites, je ne les comprends pas.

Peut-être me suis-je menti tout ce temps ?

C'est impossible, n'est-ce pas ? On ne peut pas du jour au lendemain se réveiller et éprouver du désir pour un homme que l'on déteste !

Mais est-ce que je le déteste vraiment ?

Est-ce que toutes ces piques, toutes ces joutes verbales, tous ces regards meurtriers échangés ne sont finalement pas une sorte de relation ambiguë ?

Non. Définitivement Impossible...et pourtant...

- Tu as parfaitement compris, me répond-il avec sérénité. Je te propose un marché. Je fais ce que tu me demandes. TOUT ce que tu me demandes. Mais en échange, je veux pouvoir faire ce que je veux de toi. Et quand je le veux.

Il n'est pas sérieux, pas vrai ? Il ne peut pas me demander ça ?

Personne de normalement constitué ne penserait à un truc pareil !

Mais... personne de normalement constitué ne penserait, non plus, à se venger comme je veux le faire !

- C'est un de tes coups tordus ? Tu n'es pas en train de me demander ce que je pense ?

Son rire résonne dans le silence de la rue.

- Dis moi clairement à quoi tu penses, je te dirais si c'est un de mes coups tordus !

Il tourne les choses à son avantage. Et c'est une impression bien désagréable. Comme le tic-tac d'une horloge ou le bourdonnement incessant d'un insecte. Quelque chose qu'on a envie d'anéantir mais qui nous est impossible d'atteindre.

Ce type sait y faire. Il réagit au quart de tour, pour trouver un moyen d'arriver à ses fins.

C'est moi qui lui ai parlé de mon plan, bordel ! Moi qui lui ai proposé un jeu qui, j'étais certaine, le dériderait, et comblerait son esprit torturé... Et voilà qu'il le retourne contre moi ?

Je suis en train de me faire avoir !

- Tu débloques complètement ! Riposté-je comme je peux. Comme si je pouvais accepter une chose pareille.

- Bien sûr que oui, assure-t-il sereinement.

Je n'aime pas ces mots.

- Il te suffit de lâcher prise...

Félin, dominateur, diabolique. Trois mots qui le désignent alors qu'il me dévore des yeux comme si j'étais son quatre heure, et qu'il s'avance vers moi. Un pas, et le mur derrière moi me rappelle son existence lorsque j'essaye de m'échapper.

Je ne peux plus bouger. Pas avec lui si proche, ses tentacules prêtes à me ramener contre son torse en cas de fuite.

Me voilà de nouveau petite souris en cage !

La main qui me tenait pour me caresser se pose à plat sur le béton, au dessus de ma tête. Aussitôt suivie par la deuxième.

Je suis acculée. Totalement prise entre ses bras. Totalement rivée à son regard qui ne me quitte pas.

Si seulement il s'arrêtait là... Mais non. Il continue son approche.

Son corps s'imprime bientôt dans le mien. Grand, ferme et terriblement chaud. Une de ses jambes se fraye un chemin entre mes cuisses, s'y presse et s'y arrête, pendant que le haut de son corps amène sa tête contre la mienne, son souffle dans mon cou.

Sa respiration est aussi profonde que la mienne est bloquée. Avec une sensation qu'il détient mon oxygène et ne me le donne que par à-coups. Quand je le mérite.

S'il continue, s'il se laisse aller plus fort contre moi, mon corps va s'embraser. Je vais fondre. Au sens propre !

Je crois n'avoir jamais été aussi proche de lui. Aussi offerte et vulnérable.

Durant toute notre "relation", il n'a pas été plus loin que de subjectives œillades ou caresses qu'il prétendait involontaires. Il ne s'est pas gêné pour me tenir des propos à double sens, ou me faire rougir par des compliments graveleux mais jamais, il ne s'est permis un tel rapprochement, ni une telle intimité.

Sa présence contre moi est en train de renverser tout ce que je croyais irrévocable : que jamais je ne me donnerai à un homme tel que lui.

Il me fait perdre les pédales, me déconnectant de la réalité. Mes oreilles bourdonnent, mon cœur palpite et ma respiration se fait difficile.

Et je ne peux même pas mettre ça sur le compte de l'alcool !

Putain. Il me faut un verre... et un moyen de me reprendre, vite ! Parce que si je ne parle pas maintenant, si je ne riposte pas, je suis perdue. Mes réactions n'auront fait que satisfaire son besoin de me voir sous son emprise.

- Lâche prise Laure... m'invite-t-il en interrompant le fil de mes pensées.

Sa voix sonne comme une supplique.

- Ton corps ne réclame que ça...

Il a si atrocement raison. Il est si atrocement maître du jeu.

Et il en profite... Pourquoi ne se le permettrait-il pas après tout ?

Une de ses mains roule de mon épaule jusqu'à mes reins, emportant dans son sillon une vague de désir que je me force à repousser.

Le combat que je mène depuis dix minutes ne s'estompe pas, et il le ressent. Son sourire s'agrandit sous mon oreille, alors que ses lèvres ne cessent de frôler ma peau. De haut en bas, sans jamais s'y déposer complètement.

Ma faiblesse le gorge d'orgueil. Son ricanement est exaspérant. Il me renvoie l'image que je dois donner, immobile contre lui, dans cette ruelle, en pleine nuit. Une pauvre petite biche prisonnière d'une piège sensuel !

Quand il lève enfin la tête pour capter toutes les émotions qui doivent traverser mon visage, je discerne celles qui trônent sur le sien : perverses et jubilatoires.

Il ose un sourire suffisant, insupportable à regarder. Il est fier de lui. Fier de ce qu'il est, et d'avoir trouvé le moyen de prendre le pouvoir sur moi. Je n'arrive pas à riposter. Pourtant je n'hésite pas d'habitude.

- Ça fait cinq ans que j'attends, déclare-t-il la tête toujours penchée vers moi. Tu crois que je vais me gêner pour te prendre ? Surtout maintenant que tu as besoin de moi ? C'est donnant donnant, Laure. Et moi je sais ce que je veux que tu me donnes.

Toujours cette caresse le long de mon bras, passant sur mes côtes, s'arrêtant à ma taille.

De son autre main, il attrape une de mes mèches brunes qui s'est détachée du reste de mon chignon et la fait rouler entre ses doigts. Il ne la quitte pas des yeux et semble intrigué de sa texture.

Pendant une minute il ne dit rien, puis trop vite, son air supérieur revient.

- Alors, à moins que tu n'aies quelqu'un d'autre qui fasse l'affaire, je te conseille de bien réfléchir. Si tu refuses, tu peux dire adieu à ta vengeance, car je n'hésiterai pas à tout déballer à Matt...Et pourquoi pas à ta très chère sœur aussi ! Je crois qu'elle sera ravie d'apprendre ce que tu comptes lui faire subir !

Make me Bad [Publié chez Hugo Poche]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant