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Dans la ville sombre d'Al'Gellya, le jeune homme pressait sa monture : il était impoli de se présenter en retard à une entre-vue avec le Roi lui-même. Guelai le reconnaîtrait-il ? Bien qu'il en doutait, il l'espérait au fond de lui, car il gardait quelques bribes de souvenirs heureux qu'il aurait aimé partager avec l'intéressé. Ils étaient encore tout petits à l'époque, et le jeune homme se demanda rapidement, en passant la devanture d'un des nombreux magasins vides, comment pouvait-il encore se souvenir ? D'autant plus que les quelques secondes dont il se remémorait étaient sans importance : deux gosses qui pataugeaient dans la boue tels deux porcelets.Certainement que leurs parents respectifs leur avaient passé un savon par la suite. Impossible de se rappeler comment cette petite histoire s'était finie. Et après tout, qui s'en souciait ?

Dans les rues, les rares passants se poussaient sur le passage du jeune chevalier. Une femme fermait ses volets, le regard vide ; une mendiante restait assise, un sourire provocateur alors qu'elle couvrait d'un geste inutile son bras de sa manche : cela n'empêcherait pas l'humidité de traverser le tissu à demi-troué. Le chevalier, bien que peu rassuré par la mendiante, lui fit un signe de tête en guise de salutation, continuant son chemin d'une pression sur les flancs de son cheval. L'animal élargit ses pas, gravissant la côte qui menait au château, implanté au milieu de la capitale.

L'homme avait pu voir ses remparts depuis l'extérieur de la cité : bien loin de l'image que l'on pouvait s'en faire si on se fiait à la situation du pays, le palais était intact et donnait toujours de sa splendeur, même ainsi posé dans l'ombre. En effet, malgré le soleil de pleine journée qui tapait sur le pays, l'on aurait pu croire que ses terres toutes-entières étaient voilées et assombries par un maléfice.



- Le Roi : Guelai de Tarri ! »

Son cheval aux écuries, le chevalier se retrouvait dès lors dans la salle du trône, s'agenouillant respectueusement à l'annonce du portier, il attendit que la voix du Roi s'élève pour agir selon ses ordres.

- Relevez-vous, chevalier. »

Une voix forte et charismatique, dans laquelle se laissait entendre la jeunesse, ce manque d'expérience qui la caractérisait, et une certaine fatigue contenue.

- Adalrik d'Edvel, je suppose ? »

- Oui mon Seigneur. » répondit-il. On pouvait sentir une pointe d'excitation et de reconnaissance en ces simples mots.

- Merci de faire acte de présence. Le pays a besoin de vous. Parmi tous mes chevaliers disponibles non envoyés au combat, je vous ai convoqué car je crois en vos valeurs. Saurez-vous faire honneur au peuple, à votre famille, à votre Roi ? » Un air grave s'était ancré sur le visage du Roi.

- Bien sûr. »

Guelai, qui n'avait pas pris la peine de s'asseoir sur son trône, n'ayant que posé la main sur son accoudoir, descendit sans une once d'hésitation les nombreuses marches qui le menaient jusqu'à Adalrik.

- Je vous sais de confiance, et votre famille n'a jamais déçu la Couronne. J'ose espérer que vous ne les décevrez pas sur ce point. » Les sourcils froncés, le Roi sortit un parchemin scellé de l'intérieur de sa veste. Cette dernière semblait aussi douce que le duvet d'une loutre, et tirait vers un rouge-sang-séché, de celui qu'on peut apercevoir à l'après-combat alors qu'on cherche des survivants parmi les cadavres par centaine. Guelai lui tendit le parchemin, s'assurant que le chevalier le tienne fermement entre ses mains. Une manière de s'assurer que ce messager respecterait ses engagements coûte que coûte. « Vous attendez certainement des explications ? »

- En effet. »

Guelai s'humecta les lèvres, cherchant ses mots avec exactitude, essayant au mieux de rassembler le petit discours qu'il se répétait ces derniers jours tout en faisant les cent pas à travers le château : voilà bien longtemps que ses gardes n'avaient pas eu à assurer sa protection ailleurs que dans la salle du trône, la salle à manger ou sa chambre à coucher ! Ce qui ravissait sans équivoque Attara.

- La situation diplomatique que nous entretenions auparavant avec Deras - »

- Sans vouloir vous vexer votre Majesté - »

- Appelez-moi Guelai. » le coupa le petit Roi comme lui avait pu l'être.

- Bien. Sans vouloir vous vexer Guelai, il n'y a jamais eu de réelle situation diplomatique. »

Le Roi haussa d'un sourcil : un chevalier qui s'intéressait à la diplomatie et au fond de tiroir du passé d'Elestreÿa ? La plupart ne connaissait que les grandes lignes : la fusion des neufs mondes d'Yggdrasil par Nidhogg et ses neuf dragons, l'attaque des Alfes Sombres sur les Hommes, la création des trois royaumes ; la traîtrise de Deras face à Tarian : qui nous amenait à cette période de guerre ; mais guère plus.

- Vous avez raison. », une certaine amertume dans la voix. « Certes, il n'y en a jamais vraiment eu. Aujourd'hui nous sommes réduits à devoir demander de l'aide à notre voisin Antartsia. Telle est votre mission, Adalrik. »

Soudainement, le parchemin lui pesait plus lourd qu'un nain forgeur entre les mains. S'empêchant d'avaler sa salive pour garder bonne figure, le chevalier se grandit, comprenant l'importance de la chose qui se logeait facilement dans sa paume. Le Roi ne l'avait donc pas convoqué pour une partie de boue qui s'était passée des années en arrière.

- Le Roi Antarson d'Antartsie en aura bonne réception, je m'en assurerai personnellement. »

Adalrik, le regard grave, s'agenouilla devant son Roi. De sa main gauche, Guelai défit son épée du fourreau qui la contenait, à sa ceinture. L'arme étincelait dans la lumière de la pièce, réfléchissant les tapisseries aux murs. Parmi elles, la figure du Premier Roi, son père. Son regard ne dévia pas une seconde vers lui. Guelai posa délicatement mais non sans force le plat de l'épée sur l'une puis l'autre des épaules du chevalier pour sceller la mission, avant de lui demander de se relever. Il éprouvait une sorte de reconnaissance et de confiance à l'égard d'Adalrik. Ce nom lui disait d'ailleurs quelque chose.



- Je suis fière de toi. » lança doucement Attara, depuis l'autre bout de la table. Cette dernière devait bien faire cinq mètres de long, et les paroles de la jeune femme se firent tout de même bien audibles.

- Tu n'as pas. C'est mon devoir et je me dois de le faire du mieux que je peux. »

Guelai avait su ranger sa fierté de côté. Il s'était même coiffé ce soir, une petite queue de cheval rassemblant ses cheveux ébènes en arrière. Seules quelques mèches rebelles lui retombaient dans la figure.

Elestreÿa : l'AssembléeDes histoires addictives. Découvrez maintenant