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Dans l'ombre du quadragénaire, Adalrik ne sourcillait pas. Son regard se posait sur lui, alors qu'il gardait son menton levé vers le ciel. Que Vardan se soit glissé dans son champ de vision ne changeait rien pour le jeune homme : ce n'était pas le ciel, les étoiles ou la lune qu'il avait voulu contempler. Il n'avait que levé la tête pour dégager son cou et permettre à la brise de caresser sa peau et remuer la barbe de trois jours qui s'était formée sur tout le contour de sa mâchoire. Cette dernière le démangeait : habituellement, il était rasé de près, et la brise leur donnait un léger pli qui l'obligea à passer sa main dans le but d'ôter la sensation désagréable que cela lui procurait. Il contracta sa mâchoire, baissant la tête et passa sa main dans sa nuque.

Vardan, les deux mains sur ses hanches et ses bras formant un "V" posé à l'horizontale, soupira. Il n'avait pas saisi l'intérêt de garder la bête en vie, bien que ne s'y ayant pas opposé. Suivant le regard d'Adalrik, le sien se posa sur l'animal qui, feignant l'indifférence, s'était couché, posant sa tête sur ses deux grosses pattes. Ses yeux étaient fermés : certes, il était en cage, mais il trouverait bien un moyen de s'échapper et cela avait pour mérite de lui permettre de se reposer de ses journées de cavalcade incessantes.

Vardan secoua la tête de gauche à droite, plusieurs fois, marquant sa désapprobation. Il s'assura d'un regard derrière lui que ses hommes soient bien pris en charge, et il s'assit ensuite aux côtés d'Adalrik. Désignant la bête d'un coup de tête, il lança d'une voix basse :

- Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris l'utilité de garder une telle chose en vie. Ca pourrait être dangereux."

- N'avez-vous pas dit que la cage était celle d'un griffon ?" Adalrik, détaché, contemplait la bête.

- C'est exact."

- Je ne vois donc pas le problème."

Le cerveau du chevalier était comme ralenti. L'adrénaline redescendait crescendo, et un calme surprenant le foudroyait alors que la fatigue commençait à se faire ressentir. Vardan releva un sourcil et sortit sa gourde, attachée à sa ceiture. Il en bût une gorgée et proposa à Adalrik de faire de même. Ce dernier, le regard dans le vague, en bût deux.

- Doucement gamin. On a encore cinq jours de voyage avant de pouvoir quitter cette terre aride. Il serait bien qu'on n'en ressorte pas desséché : surveille un peu ta consommation."

A cette remarque, le chevalier haussa la tête :

- Vous avez raison." dit-il, accompagnant la parole au geste. Vardan lui sourit, et quelques instants passèrent avant qu'il ne revienne au sujet de la bête, la désignant du regard.

- Elle est certes dans la cage du griffon, mais qui nous dit que cela la retiendra ? Cette bête est crevée, c'est la seule raison pour laquelle nous l'avons maîtrisée." Adalrik la regarda avec plus de précision. Elle semblait en effet exténuée. "Je ne sais pas toi gamin, mais je n'en ai jamais vu des comme ça. Et si elle possédait d'avantage de force qu'un griffon, et brisait les barreaux d'un coup de griffes, lorsqu'elle aura repris des forces ?" C'était en effet des remarques qui brillaient de sens. Vardan avait touché juste. Adalrik fronça des sourcils alors que l'homme enchaînait : "Une chose est sûre, il ne nous causerait aucun tort en carpette."

Adalrik serra la mâchoire. Sous la pression, les os gonflèrent sa peau.

Se relevant sans mot, il tendit son bras à Vardan. L'homme le prit volontiers et força sur les muscles de son bras pour se redresser. Il faisait deux têtes de moins que le jeune homme, mais il ne se laissait pas impressionner par une question de taille. Adalrik baissa les yeux pour regarder son aîné en face.

- J'en prendrai les responsabilités." Il marqua une pause, et, sûr de lui, il ajouta d'une voix claire et portante, de sorte à ce que tous les hommes qu'il côtoierait les jours à venir puissent en prendre note : "Qu'on ne la nourrisse et ne l'abreuve que faiblement. Elle ne doit avoir de force que celle de rester éveillée."

Lâchant le bras de Vardan, qui le regardait avec une pointe de fierté, le jeune homme contourna la cage de la bête sans lui prêter attention.

Il rejoignit l'auberge à pas amples, se repérant dans le noir grâce aux torches qui passaient çà et là, ballotées de maison en maison. Lorsqu'il ouvrit la porte, il constata que le vieux soldat était le seul client encore présent. Il mâchait sa dernière bouchée de pain. D'un signe de tête, Adalrik salua l'aubergiste qui essuyait sa vaisselle.

Il enjamba souplement les marches de l'escalier qui le menait à sa chambre. Le bois grinçait à chacun de ses pas.

Une fois dans sa chambre, qu'il allait devoir partager avec trois de ses compagnons de voyage, Adalrik ne prit pas même la peine d'ôter ses vêtements. Se déchaussant (tout de même !), il se faufila sous les draps de lin, légers. Ces derniers avaient une odeur de poussière qui lui dérangeait les narines. Dans l'obscurité, il devina que le linge était vieux de plusieurs décennies et avait dû enlacer plus d'un homme. Sa texture grumeleuse et son odeur en témoignaient. Il ne trouve pas le sommeil tout de suite, se demandant ce qui avait bien pu lui passer par la tête en décidant de garder l'animal sauf.

Plus tard, lorsque ses compagnons pénétrèrent la pièce, il sursauta dans son sommeil.


Elestreÿa : l'AssembléeDes histoires addictives. Découvrez maintenant