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Diok mâchait toujours ses raisins, les pépins trouvant leur fin dans la même coupelle, bientôt pleine. Il n'en sentait même plus le côté fruité, il les happait machinalement en maudissant le petit Roi de l'Okolnir*, comme il avait usage de nomme cette terre aride d'où la vie s'était échappée de toute part, mais grâce à laquelle il connaissait sa richesse telle qu'elle était aujourd'hui. Un sourire vainqueur étira ses minces lèvres, remontant ses pommettes creusées par l'âge : que Guelai tente ce qu'il voulait, de toute façon Antarson ne prendrait part aux querelles. Son voisin était bien trop soucieux du maintien de son pays et de la paix qui y régnait. S'il avait bien quelque chose à envier à Antartsia, c'était cela : lui au moins ne craignait aucun soulèvement. Mais Diok ne restait pas dupe : il devait y avoir anguille sous roche quelque part, Antarson ne pouvait être aussi parfait qu'il ne le laissait entendre. le jour où il découvrirait la faille, il comptait bien l'utiliser.

Arzhvael était toujours présent dans la salle du trône, son regard perdu dans le vague. Le Roi toussa à s'en décrocher les poumons, repoussant de ses bras squelettiques quiconque parmi ses domestiques s'approchaient pour l'aider. Le bâtard, dévisageant son père avec pitié et impuissance, quitta la salle. Diok attrapa un verre d'eau qu'il bût d'une traite, non sans vérifier qu'il ne soit empoisonné au préalable. C'était ainsi, le Roi faisait toujours goûter à ses domestiques ce qu'il ingurgitait, le notant ensuite dans un carnet, surveillant de près leur état de santé pour s'assurer ne pas être victime d'un empoisonnement latent le tuant à petit feu. Il était avare, capricieux, paranoïaque. Cela causerait certainement sa perte, pourtant il en doutait : jusqu'à présent, ça ne lui avait que profité, tout étrange que cela puisse paraître. Il était rusé. Peut-être Astrid était-elle tombée entre ses serres grâce à cela. Diok était aussi manipulateur que bon comédien. Il avait rassuré sa proie depuis sa plus tendre enfance. Aujourd'hui il se répétait que ça n'avait été que comédie, et que ses sentiments n'étaient que façade. L'inverse ? Personne ne pouvait le prouver, et, de toute façon c'était bien trop invraisemblable.

De plusieurs années son aîné, Diok avait été intrigué par la prisonnière qui grandissait dans l'aile nord du château, au côté de sa mère. Souvent se faisait-il reprendre par son père pour avoir passé un œil curieux au travers des serrures, admirant la chevelure corbeau de la petite fille. En grandissant, il avait pu obtenir le droit de rencontrer Astrid, non sans mal. Il avait fini par la faire monter à cheval, lui avait appris à manier l'arc. Les deux jeunes gens faisaient les quatre cent coups à travers le château. Toujours la faute était-elle remise sur la jeune fille. Sa mère voyait d'ailleurs le jeune prince de Deras d'un mauvais œil, n'attirant que problèmes autour de lui. Il était certes le seul des trois royaumes à être poli et courtois avec la prisonnière qu'elle était, elle ne pouvait s'empêcher de garder cette impression au fond d'elle ... Lorsque Diok accéda au trône, elle prévînt sa fille de se méfier : la mort du Roi ne pouvait être naturelle. Astrid déménagea dans ses propres appartements, et Diok s'assura qu'elle soit traitée comme sa seconde Reine, toutefois toujours éloignée des regards, obligée de se cacher derrière une tête d'ours forgée expressément pour elle. Seuls ceux dans le silence accédaient à la jeune femme, bien que peu aient pu admirer son doux visage tout droit sorti d'une époque lointaine. Ce qu'elle représentait était haï, et pourtant sa beauté exotique attirait.

En 223, alors que la situation diplomatique avec Tarian déclinait fortement et le pays gonflait ses coffres en or, Astrid donna naissance à un fils. Cela signa sa fin.

Au sommet de l'Hlidskjalf** du palais, Arhzvael poussait la mince porte de bois sur laquelle le vent, plus compacte à cette hauteur, posait tout son poids, s'engouffrant dans la petite salle. Dépourvu de verre à ses fenêtres, le sommet de la plus haute tour du palais donnait sur l'horizon. Lorsque le ciel était dégagé, le jeune homme aurait pu le jurer, on pouvait voir jusqu'à Antartsia, de l'autre côté de la mer. Son père se vantait pouvoir observer les trois royaumes à son aise, lui.

Au centre de la salle, une table en gemmes polies brillait sous le soleil, éblouissant le jeune bâtard qui refermait la porte derrière lui, évitant ainsi qu'elle ne claque à longueur de temps et ne s'abîme sur les murs de pierre. Arhzvael s'avança. Le vent lui piquait les yeux , s'engouffrant dans les deux feintes du masque qui recouvrait son visage. Ce dernier, d'un acier argent vieilli par le temps, représentait une tête d'ours à l'expression sage et calme. Arhzvael passa sa main sous ses longs cheveux d'un blond presque blanc, défaisant délicatement les lanières de cuir qui permettaient au masque de tenir en place. Il s'avança dans la petite salle ouverte : d'ici, personne ne pouvait le voir tel qu'il était. Son regard croisa celui de son reflet, que la table de gemme ne lui renvoyait ni embelli, ni enlaidi : la pierre lisse et opale le retranscrivait sans tricherie, sa peau grisâtre créant comme une ombre en son sein, ses yeux or captivant venant éclairer sa sombre représentation. C'était comme un éclaire dans une journée pluvieuse. Ses mèches de cheveux, dispersées par le vent, venaient révéler ses oreilles, légèrement plus longues que celles d'un humain ordinaire, et résolument plus pointues. Il ne chercha pas à les cacher en rabattant ses mèches folles : ici personne ne pouvait le voir, pas même le Roi, que cela pouvait déranger. Il pouvait contempler l'horizon, s'imaginer vagabondant çà et là, traversant mers et océans, accostant à un port qu'il ne pouvait voir d'où il se tenait à présent. Ses mains se refermèrent sur la balustrade qui bordait le vide : il était coincé ici. Et puis, s'il partait, quel avenir pouvait-il espéré ? Il avait beau être à demi-humain, il n'en restait pas moins à demi alfe sombre. Il pouvait remercier sa mère pour ce côté-là de la génétique ! Pourquoi avait-il fallu qu'il naisse de l'union d'un Roi et d'une prisonnière dont l'espèce était bannie sous peine de mort, et haïe par tous ? Pourquoi avait-il fallu que les alfes sombres, par le passé, se liguent contre les Hommes et les maintiennent en vie pour l'esclavage ? Ils avaient tant en commun !

Arhzvael avait ôté les gants qui recouvraient ses mains jusqu'à demi de ses bras, observant sa peau grise marquée de diverses cicatrices rosées. Il ne se rappelait même plus combien de fois il avait essayé de s'arracher la peau pour ressembler un peu plus à ses frères et sœurs humains. Celle-ci n'avait que saigné, créant pareilles marques, que même le temps ne pourrait effacer. Elles faisaient partie de lui, et il en était de même que cette couleur de peau qui serait à jamais sienne. Il gratta la surface meurtrie comme pour vérifier qu'elle était réelle, fronçant des sourcils avant de la recouvrir de sa manche. Le prince-ours - comme il était usage de l'appeler dans le royaume - arrangea sa chevelure, se recouvrant le visage du masque d'acier. Enfilant ses gants, il redescendit dans l'enceinte du palais.

 



Elestreÿa : l'AssembléeDes histoires addictives. Découvrez maintenant