Elle apercevait, derrière les lunettes, des tubes de vision semblables à ceux de Sésame. Le Président était bien le seul à ne pas en avoir.
« Mademoiselle Alice, quel plaisir magnifique de vous revoir.
Le médecin fit mine de lui serrer la main, puis il alla calibrer plusieurs instruments sur son bureau. Des assemblages alambiqués d'une fine mécanique, des pinces, des vis, des prises.
— Vous êtes venue pour votre oculoectomie, n'est-ce pas ? Magnifique. »
C'était un petit homme, chauve, au charisme inexistant mais à l'aura de savant. Sa blouse sentait le désinfectant et ses outils le professionnalisme. En attendant la réponse d'Alice, il les briquait déjà avec une peau de chamois.
La jeune fille hésita à parler.
« Il est tout naturel d'avoir peur, reprit le médecin. Mais ne vous en faites pas. Nous sommes tous passés par là. Il est probable que cela fasse un peu mal, ça dépend des gens, mais c'est absolument, magnifiquement – et j'insiste – sans danger.
Il lui tendit une chaise. Un tic de visage interrompait son sourire, par intermittence, comme s'il ne parvenait pas à maintenir l'illusion.
— Sans danger, répéta-t-il. Et pour vous parler très franchement, la dernière fois que j'ai vu votre ami Sésame, il n'a pas manqué de me dire avec quelle magnifique impatience il attendait ça... que vous vous mettiez enfin dans la norme, vous comprenez. Il n'est pas bon de garder ses yeux trop longtemps, à la longue cela peut causer des fatigues et des migraines. Tandis que les tubes de vision sont parfaitement adaptés au cerveau. Nous les connectons par le biais du nerf optique, rien ou presque ne changera pour vous.
Il ouvrit un petit carton sur son bureau. Dans une mousse de polystyrène reposaient deux tubes, d'une couleur légèrement argentée.
— Je les ai sélectionnés spécialement pour vous, Alice. Ils sont superbes, n'est-ce pas ? Et ils s'accorderont parfaitement avec votre robe et votre style. Vous ferez fureur. Magnifique.
— Je ne sais pas, dit-elle.
— Si vous ne savez pas, alors laissez les autres choisir à votre place. Laissez-moi vous dire ce qui sera le mieux pour vous, mon enfant. Le mieux sera de vous installer votre nouvelle vision le plus tôt possible, c'est-à-dire maintenant. Vous ne risquez rien. Et puis, de nouvelles possibilités s'offriront à vous. Regardez Sésame. Un futur drone. Magnifique ! Vous n'ambitionnez pas de devenir comme lui ?
Il ôta de ses étagères un petit bocal. C'étaient deux yeux dans du formol.
— Vous pourrez même les garder avec vous, dit-il. Il paraît que ça décore magnifiquement bien. Et qu'on dort mieux.
Puis voyant que ça n'avait pas beaucoup d'impact, le rangea vite fait.
— Pourquoi se priver d'une amélioration, jeune Alice ? Vous avez pu voir tous ces avantages. Vous pouvez les sentir. Les imaginer. Alors, qu'attendez-vous ? Sésame m'a confié qu'il n'attendait que ça, en effet. C'est l'occasion de vous rapprocher, tous les deux. Et devenir un drone ! Une idée excellente. Moi-même je l'aurais fait, à votre âge, si j'en avais eu l'occasion, si je l'avais pu... mais je suis vieux, c'est comme ça. On ne choisit pas l'âge de ses cellules. Profitez de cette jeunesse magnifique, Alice. Arrêtez de vous poser des questions. Foncez ! Ça ne durera pas. Un jour, peut-être demain, vous serez devenue vieille et moche. Ou vous serez un drone.
— Je...
— Pourquoi êtes-vous ici ? renchérit le médecin. Pas pour me dire que « vous ne savez pas ». Non ! Vous êtes ici parce qu'une partie de vous veut cette opération. Une partie, ça me suffit. Il faut couper le bec à la partie qui hésite encore. Il ne faut pas qu'elle ait son mot à dire. On a passé assez de temps à réfléchir !
— Je vais attendre encore un peu, dit Alice en reculant discrètement vers la porte encore entrouverte.
— Pauvre petite sotte ! Revenez ! »
Le médecin se prit les pieds dans son bureau. Malgré les tubes de vision, les lunettes savantes, il n'y voyait goutte. Alice déboula dans le couloir, sentit les lampes se pencher sur elle avec intérêt, puis lorsqu'elle fut à quelque distance, s'autorisa à souffler un peu.
Elle se heurta à un miroir.
« Pardon, dit-elle.
— Ce n'est rien, dit le miroir. Personne ne fait attention à moi lorsque je suis placé ici.
— Est-ce que tu es le même miroir ?
— Il n'y a qu'un seul miroir, dit-il comme une évidence.
Elle regarda derrière elle, encore une fois, inquiète.
— Je veux partir d'ici, dit-elle à voix basse.
— Cela me paraît clair, dit le miroir.
— Ils veulent tous quelque chose pour moi, mais je n'aime pas ce qu'ils veulent.
— Je vois ça.
— Qu'est-ce que je peux faire ?
— Si tu ne sais pas ce que tu veux, ils voudront à ta place.
— Je sais ce que je veux. Sortir d'ici.
— La porte est fermée et tu ne peux l'ouvrir. Si tu ne peux rien faire, ils feront à ta place.
— Je trouverai un autre moyen.
— Certainement.
— Tu ne me crois pas ?
— Je ne crois rien, dit le miroir. Je vois et je réfléchis. C'est tout.
Il y a dans ta chambre une boîte, un cube noir que tu ne vois que dans le noir. C'est une autre porte de sortie. Celle-là me semble ouverte.
— Mais il ne me plaît pas, dit Alice.
— Alors, il faut savoir ce que tu veux. »
Le miroir lui semblait transparent. Elle passa son pied au travers, puis sa main, puis elle se retrouva de l'autre côté, dans le même couloir.
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Le Chant des Ombres
FantastiqueAlice voudrait bien sortir de cette grande maison où elle a toujours vécu ; mais elle n'a pas encore retrouvé la clé. Chacun à sa manière tente de lui proposer une alternative : cesser de voir, de penser, de vivre. Depuis quelques temps, le cube est...
