Il n'était pas rare que le 10e mois lunaire voit les premières neiges arriver ; en effet, bien que Brenaïs fût situé à l'extrême méridional d'Éridia, ce dernier se plaçait plutôt au nord des Terres d'Arnya, englobant tous les territoires connus. Ce soir, le vent avait décidé de s'inviter aux festivités. Il se mit à souffler intensément et couplé avec la neige, il faisait un froid mordant. Jehan releva sa capuche et baissa la tête afin de s'en protéger. Il se cogna contre un homme lui aussi vêtu d'une cape, par-dessus de longs habits en cuir noir, vieillis par les voyages. Son compagnon le suivait et tous deux prirent la sortie ouest avant de s'enfoncer dans les bois.
Intrigué, Jehan s'était arrêté afin de les regarder s'en aller ; il était rare de voir pareils étrangers ici au village. Enfin, ce n'était ni le lieu ni le moment à penser pareille matière ! Il avait senti son instinct lui crier à plein poumon d'être méfiant, sans qu'il n'en connût la raison. Il reprit sa marche, longea une autre rue puis parvint à sa maison.
Sur son flanc gauche se trouvait la forge lunaire. En son centre, le foyer, utilisé pour chauffer le métal afin de le rendre malléable. La chaleur requise était produite par un soufflet actionné manuellement par le forgeron. À droite, des enclumes sur lesquelles étaient travaillés les outils et les armes et à gauche était disposé un établi, permettant de manier les armures.
Un peu en retrait, une meule d'affinage pour les outils et les armes. Afin de refroidir rapidement son œuvre, le forgeron la plongeait dans un bassin d'eau froide et la travaillait ensuite.
Évidemment,Jehan ne faisait plus lui-même ce travail depuis longtemps, car un noble était propriétaire mais laissait ses artisans effectuer les tâches à sa place. Il sourit à sa vue et entra chez lui. Pas de lumière ; les filles devaient déjà dormir ! Sans bruit, il se glissa dans le salon pour longer le couloir menant à sa chambre lorsque ses yeux s'écarquillèrent. Il venait d'allumer une bougie et à deux mètres de lui gisait un corps nu ensanglanté de jeune fille. Il bloqua sur place un instant, le fixant de ses yeux grands ouvert en se disant qu'il s'agissait d'un malentendu. Ce ne pouvait être la réalité.
Et pourtant elle était là, froide et réelle, le giflant avec force à l'instar de sa fille allongée sur le sol pierreux. Jehan s'en approcha, s'agenouilla et la prit dans ses bras. Il se mit à pleurer, la serrant du plus fort qu'il le pouvait, mais rien ne changea ; elle était morte. Jehan écarta les cheveux en bataille de son visage et lui ferma les yeux. Son cœur avait été perforée par une dague, il ne pouvait s'agir que d'un meurtre !
Le baron toucha la blessure du bout de ses doigt, essayant d'en identifier l'origine. À première vue il s'agissait d'un poignard en acier, cependant, il devait être plus spécifique. Il resta dans sa position de longs instants, laissant couler les larmes de sa profonde tristesse, ses pensées s'égarant dans le vide. Alors il se racla la gorge et tenta de murmurer son nom mais nul son ne sortit de sa bouche.
–Je... Je reviens mon cœur, dit-il doucement. « Je... Hum... ». Il tremblait de tout son corps. Les frissons n'étaient pas habituels, ils étaient à l'image de sa pensée : glauque, sombre, dérangeante. Il se mit debout non sans difficulté et marcha, posant lentement un pied après l'autre, trébuchant de temps à autre. Sa destination – qu'il redoutait par-dessus tout – était la chambre à coucher. Il marqua un arrêt. Puis, il se décida à y entrer et tomba à genoux, laissa la rage, la peur et la tristesse s'emparer de lui plus fort que jamais. Le temps filait aussi vite qu'un cheval au galop. Jehan porta à la force de ses bras sa défunte femme qu'il déposa aux côtés de Bérangère.
Après avoir rhabillée sa fille, il se tint près des deux. À présent, tout était différent. Jamais plus ils ne se réveilleraient ensemble, jamais plus il ne l'a chatouillerait, lui murmurerait des mots doux ou coquins, jamais plus ils ne coucheraient ensemble. Tout cela était fini, par la faute de quelque immonde personne ! Pris par la colère, il se mit en quête d'indices et vint à trouver un fragment brillant dans la commode de sa chambre. Il le glissa et le passa entre ses doigts et sentit le sang couler ; ils'agissait d'un fragment de dague. Plus précisément, d'une dague en acier parée de gemmes blanches...
Les fantômes de son passé étaient venus le hanter et ils ne l'avaient que trop bien fait ! Au moins connaissait-il la raison de leur trépas. Tout était de sa faute. S'il avait été moins lâche, il leur aurait tout avoué et elles auraient fuit le meurtrier qu'il était, mais elles seraient en vie.
Il serra dans son poing le fragment, indifférent au sang coulant le long de sa main et s'égouttant sur le sol de pierre inégal. Les choses avaient changé. Si les légendes disaient vrai, le Serment de Sang pouvait être invoqué. Il pouvait donc partir et traquer ses anciens maîtres afin de réclamer vengeance ! Cela sauverait-il Bérangère et Aude ? Peut-être ! Si le mythe disait vrai, le Puits aux Âmes de Tharvel n'avait jamais été détruit. Il était donc possible de les ramener avec un sacrifice : la damnation
Jehan se tint debout près de la fenêtre, négligemment accoudé, regardant d'un air vide les ruelles sombres de son quartier. Il réfléchit, réfléchit encore à cette légende qu'il ne parvenait que très difficilement à se remémorer.
Lorsqu'il était encore au service des Compagnons dans les îles, il avait lu un vieil ouvrage sur le Puits aux Âmes. Ce dernier permettrait d'y jeter des âmes en échange d'un vœu d'Aeneric. Il faudrait pour cela devenir un damné et errer dans ses contrées jusqu'à le trouver et le convaincre de passer un marché. Par amusement, il accepterait peut-être, mais le sort serait terrible... Jehan en vint à se demander si le jeu en valait la chandelle ! Les damnés étaient des êtres ni morts ni vivants, errant indéfiniment dans les limbes et ne possédant plus d'âme. De ce fait, ils n'avaient plus de conscience, de sentiments ; ils étaient des coquilles vides !
Le baron avait peur. Il allait prendre le risque de sacrifier sa vie pour celle d'un damné ayant peut-être l'opportunité de croiser Aeneric. Il considéra sa vie actuelle et se dit de toute manière qu'il ne la continuerait certainement pas seul. Son fils et héritier ne voulait plus de lui et s'était probablement enfuit avec sa dulcinée. Qui lui restait-il ? Reold ? Certes était-il son père adoptif mais il devenait vieux et ne vivrait plus très longtemps.
L'air frais de la nuit le calmait d'une certaine manière et lui allégeait la pensée. Que devait-il faire ? D'un côté, il avait envie laisser tomber et la vie continuer, mais il sentait au fond de son cœur qu'il n'était pas sur cette terre pour y rester passif. Il avait accompli tant de choses, qu'elles fussent bonnes ou mauvaises !Non, il irait ! La lettre du marquis lui revint en mémoire et il se cita lui-même « J'irai ! Dussé-je passer pour une pécore ! J'irai, et j'établirai une proposition décente, afin que tout le monde y gagne ses écus. »
Sauf que dans ce cas précis, s'il échouait, il ne passerait pas pour une idiote aux yeux de puissants seigneurs, il errerait pour l'infini dans un lieu non-vivant non-mort.
Jehan se rendit au sous-sol par une trappe dissimulée dans le salon, chercha dans les archives des Compagnons et en sortit une caissette en bois. Il l'ouvrit et en retira son contenu. Il brillait intensément, comme fier de se voir à nouveau porter. Il chercha ensuite un vieux tome contenant la prière à citer au moment de l'acte. Il finit par le trouver sous une armure en cuir noir. La dague et le livre à la main, il remonta au salon, se tint en son centre et feuilleta les pages du manuscrit jusqu'à y trouver les paroles. Il les lut afin de se les remémorer ;
ÔAeneric,
Dieu tout puissant,
Entends ici mon dit
Afin que mon souhait soit exaucé
Et que je devienne ton Damné
Jusqu'à que la Mort nous lie
Dans l'Esprit et le Temps
Jehan porta la dague à sa gorge et pensa de toutes ses forces à sa famille et aux paroles du livre. Il se la trancha et tomba sur le sol. Il chuta lourdement et roula sur le côté. Il n'avait senti aucune douleur, aucun changement. Tout était maintenant d'un noir opaque.

VOUS LISEZ
Les Âmes Perdues
FantasyLorsqu' Aude et sa fille ramènent un étrange poignard d'un voyage marchand et sont retrouvées mortes la semaine d'après, Jehan de Prunellier - Baron de Brenaïs - comprend que son passé de Compagnons l'a rattrapé. Invoquant le mythe du Serment de San...