Jehan de Prunellier quitta la maison maudite, équipé de sa tenue en cuir, de sa hache en fer et d'un écu en peau, cerclé de fer. Il avait pris avec lui des Baudoins d'or, la monnaie officielle d'Éridia et un sac de couchage. Il avait longuement réfléchi pendant le reste de la nuit et s'était décidé à tout révéler à son père adoptif.
Même s'il était parti discrètement, sa non-présence se serait rapidement remarquée et son peuple aurait tenté de le retrouver. Ainsi, il avait adopté un nouveau plan qui consistait à annoncer au village sa récente mais grave infection et qu'il ne lui serait pas possible de diriger, laissant alors les rennes à Reold et au conseil du village.
Il avait déposé les corps des filles à la cave où elles pourraient reposer en paix et ne pas pourrir rapidement grâce aux grand froid qui y régnait. Puis, il s'était rendu à l'auberge du Coq Rouge dont le propriétaire lui avait ouvert la porte avec étonnement.
–Je suis désolé de te déranger, Reold, mais maints faits se sont produits et j'ai besoin de ton aide !
–Tu vas enfin me dévoiler tes secrets ? C'est cette dague ? Devant l'air interdit de Jehan, l'aubergiste poursuivit. « Ne crois pas que je sois resté aveugle ces derniers jours. Je ne te reconnais plus depuis que tu as vu cette arme ! »
–Je... Oui ! Jehan avait une mine affreuse et un air déconfit. Reold le questionna :
–Dis-moi tout, on dirait que tu as vu des fantômes !
–Tu n'aurais pas pu mieux dire ! Lorsque j'avais environ neuf ans, j'ai été approché par un homme mystérieux qui est devenu mon confident. À l'époque je faisais bêtises sur bêtises et je me sentais rebelle. Ayant démontré mes talents pour le vol à la tire lors d'une journée de marché, je fus donc approché par cet homme. Pendant trois ans, j'ai vécu avec lui et sa foi s'est emparée de moi ; je voulais devenir l'un des siens. J'ai commencé à forger et à transformer des armes de grande beauté, aux détails très fins et possédant une certaine forme de magie tout en m'entraînant à leur maniement et aux techniques de vols et d'empoisonnement. J'étais si fier. Évidemment, j'ai voulu une de ces armes pour moi et à ma grande surprise, un poignard était disponible si je remplissais une mission et m'engageait au sein des Compagnons.
–Les Compagnons ? Qui sont–ils ? demanda avidement Reold.
–Un groupe de mercenaires particulièrement entraînés et puissants, dont la mission consiste à éliminer des personnes sur témoignages reçus quant à leur cruauté. Ils sont payés et exécutent ensuite la cible désignée.
–Et t'en as fait parti ? Comment tu les as quittés alors ?
–J'y viens, sois patient ! J'ai pris possession de cette dague et me suis rendu chez la future victime. J'avais entendu des Compagnons qu'elle était dangereuse et à éliminer absolument, alors ce fut une fierté de pouvoir faire partie d'un groupe si exceptionnel. Je tuai ce vieil homme dans son sommeil, et revins leur annoncer sa mort. Je reçus les honneurs et fus promu membre permanent. Le Serment de Sang fut appliqué.
–Le Serment de Sang ? questionna Reold.
–Que je ne pouvais plus les abandonner, sinon de ma vie. J'étais lié à eux par le sang versé, ainsi je pouvais être retrouvé à tout moment. Il s'agissait d'un bon moyen de se débarrasser des déserteurs potentiels ou des faibles.
–Mais t'as fini parte barrer ? Comment ?
–Un soir, je reçus un nouveau contrat et me rendis chez la cible afin de l'éliminer. Il battait sa femme chaque soir, après s'être enivré. Je lui tranchai la gorge mais vis la femme battue et mon cœur s'arrêta. C'était la femme la plus belle, la plus exceptionnelle que je n'avais jamais vue ! Ce fut un amour direct. Je les emmenai avec moi et nous partîmes par bateau la semaine d'après avec une partie de ma maisonnée. Mon père venait de décéder, alors le peuple a pensé que j'avais besoin de temps pour le pleurer.
–C'était Aude ?! Ah ça alors !
–Oui, en effet ! Elle allait devenir ma femme et la mère de mon petit Isir. Nous nous cachâmes dans des caves et des souterrains. Bien que personne ne nous trouvât jamais, nous fûmes toujours sur nos gardes et vînmes nous établir à Brenaïs, où nous pûmes débuter une nouvelle vie, grâce à toi.
–Je croyais que ce serment durait jusqu'à la mort ? questionna à nouveau Reold. « C'était pas si infaillible après tout, non ? »poursuivit–il.
–Oui... Et non ! Ils peuvent traquer des gens qui ont peur, sont en colère en sentant leurs émotions. J'appris à les dissimuler. Juste avant de nous enfuir, Aude me poignarda et nous simulâmes ma mort à l'aide d'un pauvre homme.
–Mais ils t'ont quand même retrouvé, comment ?
–Cela, je compte découvrir. Ma théorie est que comme je ne mourus pas de ce poignard, le Serment n'en fut qu'affaibli mais non détruit. Ainsi, les Compagnons purent retrouver ma trace. Seulement leurs cibles primaires n'étaient pas moi... Mais les filles !
–Attends un peu... Nom de nom...Je, Jehan... Suis sincèrement désolé... Choqué même... ! Aude et la petite sont mortes ?
L'aubergiste remuait nerveusement sur sa chaise, ne sachant quoi faire pour combler ce long silence. Le temps filait et nul ne semblait vouloir y remédier. Après une attente qui semblait être infinie, Jehan finit par se racler la gorge :
–C'est pourquoi j'ai besoin de ton aide, papa. Il me faut des provisions, une carte, des vêtements chauds.
–Je... Bien sûr, mon fils ! Je te prépare ça de suite. J'ai mon petit qui dort, je vais le réveiller et il partira avec toi, j'aime pas l'idée de te voir seul sur ces routes.
–Non ! Seul moi peut accomplir cette tâche, car humain, je ne le suis plus entièrement. Je passai un marché avec Aeneric, devins un damné et reçus en échange certains pouvoirs. Hélas, je ne sais pas encore comment les activer, mais je puis les sentir couler dans mes veines.
–Un damné ? Tuas vendu ton âme à ce dieu ? C'est pour cette raison que tu n'es plus entièrement humain ?
–En effet, papa ! Ce choix, je l'ai mûrement réfléchi et j'en assumerai les pleines conséquences !
–Qu'il en soit ainsi, Jehan ! Je ne peux pas te donner davantage que l'amour que je t'ai porté. J'ai essayé au moins d'être un père, sinon un bon.Mais avant de partir, j'aimerais que tu prennes ceci.
Il donna à Jehan une sorte de petit collier sur lequel était gravé un étrange animal. Une espèce de très grand oiseau doté de griffes et d'une longue queue avec ce qu'il semblait être des écailles le long de son ventre.
–Qu'est-ce que c'est ? demanda le baron.
–Un pendentif. Il est dans ma famille depuis l'ouverture de l'auberge et se transmet de père en fils. Il porte chance et protège. Puisse la lune te porter bonne fortune !
–Merci, papa. Puisse la lune te protéger ! Adieu !
–Adieu, mon fils !
Jehan ne sentit pas en lui la vague de sentiments qui déferla contre son père adoptif. Tant de choses s'étaient produites ces dernières heures mais il n'avait aucune peine à les accepter... S'il avait été humain, il en aurait certainement été troublé !
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Les Âmes Perdues
FantasyLorsqu' Aude et sa fille ramènent un étrange poignard d'un voyage marchand et sont retrouvées mortes la semaine d'après, Jehan de Prunellier - Baron de Brenaïs - comprend que son passé de Compagnons l'a rattrapé. Invoquant le mythe du Serment de San...