Eyssiah parait désemparée. Les vendeuses sont plus décidées que jamais à baisser les rideaux. Elle ne sait pas quoi faire. Elle regarde presque gênée le sac en cuir. Ose à peine le toucher de peur de le rendre impur. Elle évite de se laisser aller à l'excitation puérile en reniflant l'objet diabolique. Elle évite de piétiner sur elle-même, se saisit enfin du sac comme elle attraperait d'une main, le vif d'or, comme si elle venait de commettre un crime immonde. Peut-elle prendre le risque de laisser le sac de l'actrice à la vue et à la portée de tous? Mais si le vigile l'aperçoit et qu'elle a des ennuis par la suite ?
Tourmentée mais décidée, elle quitte l'endroit fatidique. Le jeune femme se retrouve dehors. Elle attend sur le trottoir des champs Elysées, observant tout d'abord ces hordes d'animaux acheteurs compulsifs. Elle jette des coups d'œil à sa montre. Elle a son train à prendre. La voiture noire n'a pas l'air de vouloir revenir. Elle se fait bousculer plusieurs fois, perd presque l'équilibre, un peu comme dans sa vie, qu'elle mène sur le fil du rasoir.
À présent, elle grelotte, les klaxons incessants ne la perturbent pas. La pluie finit par s'abattre sur elle. Elle tient toujours le sac de l'actrice du bout des doigts. Pendant de longues minutes, elle hésite à plonger son regard à l'intérieur, peur de déranger, peur de souiller l'intimité de la belle Alycia.
Eyssiah fouille rapidement. Elle a l'impression de toucher des reliques bibliques. Elle peut encore sentir le parfum de la chair de l'Australienne. Une crampe démange son poignet. Elle caresse un stylo, un porte monnaie hors de prix, un châle en soie d'une couleur rouge sanglante, puis pose sa main suante sur un agenda. Elle le sort délicatement. Elle est à deux doigts d'immerger dans un semblant de vie d'Alycia Debnam Carey et elle n'est pas prête. Elle l'ouvre comme elle ouvrirait les pages d'un journal intime.
Il y a quelques annotations illisibles, des gribouillages, des rendez-vous inscrits à la va-vite, une écriture appliquée et féminine. Eyssiah n'en revient toujours pas.
Des numéros apparaissent. Elle prend le premier de la liste.
Ça sonne. Son ventre picote. En fait, elle n'espère rien.
Quelqu'un décroche. Elle bafouille un anglais écorché et timide, incrustant quelques mots français.
_ Je ne sais pas si vous pouvez m'aider, est ce que Alycia est avec vous ? Elle a oublié son sac à la boutique. Je suis navrée, je me suis permise de fouiller un peu.
Elle craint de ne pas être comprise. Il y a un silence. Puis peu à peu, elle cerne le brouhaha. C'est interminable et stressant.
_ Qui êtes-vous ?
_ C'est Eyssiah. J'ai rencontré tout à l'heure Alycia dans une boutique "de la poudre d'or". C'est pour le lui rendre... Je ne parle pas très bien anglais, je suis désolée. Je vous entends très mal. Est-ce qu'elle est avec vous ?
L'interlocuteur échange quelques mots. Il lui fait répéter à deux reprises. Eyssiah est à deux doigts de raccrocher. Ce type lui fait perdre son temps. C'est un dialogue de sourd.
_ Bon tant pis...
_ Alycia, tu connais une Assia ? Elle a ton sac, oui tu l'aurais oublié tout à l'heure.
Eyssiah redevient attentive. Elle entend la voix d'Alycia et son rire la surprend encore.
Un temps.
_ Retrouvez-nous Madame au Ciel de Paris à la Tour Montparnasse à 20h30 ce soir. Alycia vous remercie.
La communication prend fin sans avoir laissé le temps à la jeune femme d'accepter. Elle va donc revoir Alycia Debnam Carey. C'est inouï et complètement fou.
Le temps s'écoule et les trains défilent à vive allure. Ce train-là, Eyssiah ne montera pas à l'intérieur. Son destin prendra d'autres tournures, d'autres virages.
Elle reste penaude. Ce ne sont plus mille questions qui l'interpellent mais un ouragan. Son cœur palpite et ses côtes se contractent fortement. Elle serre très fort le sac contre elle. Tant pis elle tentera de chopper le dernier train.
Eyssiah regarde son reflet dans une vitrine. Elle ne peut décidément pas se pointer comme ça dans un restaurant de luxe. Elle a déjà entendu parler du Ciel de Paris. Elle ne veut être ridicule même s'il est seulement question de rendre un sac à main, oui, seulement...
Elle n'a pas fière allure. Ses habits sont délavés, tachés, ils sentent la transpiration... Enfin, ils ne sont pas glamour pour un sou !
Ça va être long de patienter. En attendant, la jeune lyonnaise décide de se mettre à l'abri et au chaud dans un fastfood. Son téléphone n'a presque plus de batterie mais tant pis elle mate les vidéos d'Alycia sur YouTube dans son rôle de Lexa. Ça fait battre son cœur encore plus vite. Elle l'a approché si près ! Elle sourit à l'idée d'imaginer les millions de personnes qui envieraient ce privilège. C'est exquis et elle ne s'en lasse pas. Elle a cette stupide impression que tout ça, la renforce.
Eyssiah est plongée dans sa bulle, que le temps éclate d'une secousse, d'un regard suspendu à la montre. Il ne lui reste plus qu'une heure trente. Ça fait rire. Elle se précipite dans les toilettes. S'ébranle devant ses cernes et son teint de poubelle. Un coup de crayon noir, de blush, un coup de brosse. Elle tire du mieux qu'elle peut sa tignasse pour faire une couette haute, pour tenter de ressembler à quelque chose malgré la fatigue.
En réalité, ce bout de femme ne réalise pas vraiment ce qui est en train de se passer dans sa vie. Elle se jette à corps perdu dans un dernier ravalement de façade pour ne pas perdre la face. Elle enfile maladroitement sa jupe noire, peut-être un peu trop courte et froissée. Son haut est lui aussi peut-être un peu trop décolleté mais elle n'a que ça à mettre.
Elle s'inspecte une dernière fois. Elle veut faire bonne impression même s'il ne s'agit que d'un rendez-vous de courtoisie.
C'est une course contre la montre. Sa bonté la perdra dans les rues de la ville ou bien alors dans les rues de sa propre vie. Elle court à présent et c'est la première fois qu'elle entreprend une telle course à talon aiguille.
Les gens se retournent sur son passage infernal. Certains la sifflent. D'autres ont l'air de l'encourager. Il y a bien quelques rides sur son front, quelques lignes dans sa main, elle court face à son destin. Elle rate un train sans savoir là que c'est dans un autre wagon qu'elle s'engouffrera bien assez tôt...
Son cœur la bombarde. Elle n'arrive plus a penser à a rien ni à se raisonner. Elle perd la face. Elle court, zigzague entre les avenues et les petites rues. Son téléphone s'éteint. Elle n'est plus qu'à quelques centaines de mètres de l'entrée de la Tour Montparnasse.
Et si tout ceci n'est qu'une farce, une mauvaise blague ? Soudain, elle ralentit, elle doute. Elle se sent bête. Elle voudrait fuir. Peur d'être ridicule. Et si Alycia ne se rappelait pas d'elle et si tout n'était qu'un malentendu ? Et si ce n'était pas son sac ? Et si elle s'était trompée ?
Sa course et remise en cause s'interrompent.
_ Madame, je peux vous aider ? Lui demande le majordome à l'entrée de la tour. Votre nom s'il vous plaît, pour entrer il faut avoir réservé ou figurer sur la liste.
La sueur dégouline de son front. Son collant s'est effilé. C'est une catastrophe.
_ JE..Je suis... Eyssiah...
L'homme habillé en noir et rouge sort un papier, lit puis lui sourit.
_ Une pièce d'identité ?
Elle échappe les sacs. Fouille encore bruyamment dans ses affaires pour en sortir son passeport tout corné.
_ Allez-y, Madame Eyssiah, on vous attend au 56e étage. Passez une agréable soirée sur le Ciel de Paris.
Elle pénètre à l'intérieur de l'immense tour, secouée et nerveuse.
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Déchirures
FanfictionEyssiah jeune française de province va faire une rencontre à Paris pour le moins inattendue, qui va venir bouleverser sa vie. Quand on vient du monde lambda, on n'est jamais préparé au monde des paillettes... Quand on a vécu l'enfer amoureux, on p...
